La conjuration des imbéciles

Le miroir aux alouettes des imbéciles qui se sont crus intelligents et qui, par leur bêtise, ont donné corps à une légende avec du sens.

la conjuration des imbeciles coverLa conjuration des imbécile porte outrageusement bien son nom.
Tant le fond que la forme se rapportent à cette ambition d’abattre la race humaine qui, de toutes façons, ne mérite aucun traitement de faveur. Elle l’a bien cherché.
La galerie de tous les personnages en témoigne dans la conjuration, qui n’est qu’une immense suite de portraits des hommes et des femmes de l’époque, dont les ambitions et désirs contradictoires, voire opposés, se rejoignent malgré tout sur le chemin de la déchéance.
L’autodestruction de l’humanité, qui s’annonce au pas de charge, semble inéluctable.

Quels que soient les caractères, le niveau d’éducation, la culture, l’origine sociale ou géographique, les aspirations personnelles, les métiers, l’Homme file vers le mur tout heureux. Si les cons n’ont que ce qu’ils méritent, les intelligents ne sont en définitive rien que des oisifs et persifleurs sans vision. La société s’est tournée vers le pire, et entend bien persévérer.

C’est une histoire qui possède des relents puissants de purin. La conjuration ne vieillit pas. Les cons sont partout et leur subséquente autosatisfaction entretient et promeut le climat délétère d’une société qui finit par se détester après que tous ses membres se soient bien haïs les uns les autres. Le purin se déploie. Chacun ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Les apparences et l’égoïsme ont définitivement remplacé la noblesse du monde…

Mais là où La conjuration des imbéciles fait fort, c’est qu’elle donne raison au bouquin, et par là même, justifie son existence et sa gloire, par la stupidité ambiante qui l’a porté aux nues.

Concéder que le livre est longuet, pénible, parfois même très ennuyeux n’enlève rien à sa légende : parce que l’auteur s’est suicidé, le livre s’est vendu, les moutons de panurge se sont massés pour le glorifier sans en voir les faiblesses. Sa narration trop lente, ses personnages antipathiques et inintéressants, ses intrigues secondaires peu utiles, tout cela, volatilisé. Trop de monde aime les tragédies. Le comique de la situation leur passant sous le nez. Et puis, avouons-le, cette comédie tragique a tourné au tragicomique en devenant une belle histoire… C’est précisément l’objet du livre d’ailleurs.

Unfriended (2015)

unfriended screaming frightening face

Like / pouce vert

Pour ne pas passer une énième soirée devant mon écran d’ordinateur (pour faire plaisir à ma mère/ femme/ maîtresse, rayez les mentions inutiles), j’ai voulu me mettre un film… Et je me suis retrouvé devant un écran. D’ordinateur. Si si. Mais attention, c’est le film qui présente comme seule et unique prise de vue l’écran de l’héroïne, la bien nommée Blaire. C’est pas moi, j’y suis pour rien.
Et si je n’avais pas passé un aussi bon moment, je me serais posé de sérieuses questions. Et ma mère/ femme/ maîtresse aurait fait la gueule.

Mais non, pas besoin, la sauce a pris. Sur cette idée super originale, une histoire complète et prenante se déroule, de la date anniversaire du suicide d’une camarade de classe jusqu’au dénouement, sans qu’on quitte jamais le MacBook de Blaire, cette lycéenne si jolie, sympa, propre sur elle…

Les réseaux sociaux, c’est hyper dangereux en fait

Dans l’ensemble, les personnages sont un peu transparents mais ils sont beaux, ils jouent relativement bien, ça colle. L’ambiance se développe et on est happé par cet environnement si familier (NB : si vous n’avez jamais touché un ordi de votre vie et que vous ne connaissez rien à Facebook, Skype, iMessages, Youtube, vous risquez d’éprouver quelques difficultés pour suivre, d’autant qu’une bonne partie du film n’est composée que d’échanges de textes, mais bon, si vous n’avez jamais touché un ordi, il y a peu de chances que vous puissiez lire cette critique).
En tous cas, le quotidien d’un jeune, campé sur son lit, son ordi sur les genoux, est retranscrit avec précision (même si, pour d’évidentes raisons de compréhension visuelle, les raccourcis clavier ne sont pas utilisés).

Instantané de la flippe

Tout s’enchaîne très vite (le long métrage dure moins d’une heure et demi) dans un crescendo efficace. Unfriended garantit quelques scènes gores, des surprises et démontre malgré tout une certaine maestria dans l’art de flanquer les jetons. Parce que pour se mettre à flipper rien qu’en lisant des textos ou en subissant des bugs et des ratés informatiques (nombreux hein, même si on est sur Mac – oui je trolle), il faut une dose de talent non négligeable.
Ça va vite, c’est la pagaille, c’est une joyeuse (du moins au début) bande de jeunes. Bon, vous avez vu l’affiche du film de toutes façons. Ça vous donne une idée de la colère dans laquelle peut vous mettre un ordi qui déconne… Et l’ordi de Blaire, il déconne à plein tube. Et ce n’est pas le seul ! Ce bordel ambiant, qui demande du spectateur une attention de chaque instant (il se passe toujours quelque chose dans un coin de l’écran, une notification importante, un texto qui arrive, il faut s’accrocher parce que vous subissez, ce n’est pas vous qui contrôlez le trackpad). Blaire, qui plus, est, maîtrise son outil et elle va vite. Pour taper, pour passer d’une app à une autre. Tout est en direct. Unfriended se déroule en temps réel.

Cyber quoi ?

Il faut également relever que le film traite du cyber bullying (qui n’a jamais été souffre douleur ?). Un thème abordé intelligemment par le réalisateur.
Enfin, on a la preuve, mais on s’en doutait (normal, ça appartient à Microsoft), que définitivement, Skype, c’est bien de la merde vu comment ça fonctionne dans le film…

unfriended horror movie scary scene

En cavale

parapluie jaune passage de l'ancre paris

C’est là qu’ils avaient pris l’habitude de se donner rendez-vous depuis leur première rencontre, à Paris, dans ce petit passage aussi discret que joli.

En sortant de son hôtel, surpris par une pluie diluvienne, il s’était réfugié sous ce grand parapluie jaune. Le passage était rempli de plantes grimpantes et d’arbustes en pot. Il ne fallut pas longtemps avant qu’il soit rejoint. Elle venait aussi s’abriter, se couvrant la tête à l’aide d’une grande sacoche. Il lui sourit derrière sa barbe, sa casquette et son air hirsute et elle vint se coller à lui afin d’éviter les gouttes qui tombaient depuis le bout des baleines. Malgré le tumulte de la vie parisienne et la pluie battante, elle lui rendit son sourire.

L’eau ne cessant de tomber, ils se mirent à discuter. Son rêve, c’était de faire partie du monde. « Les gouvernements, ça me passionne. Ces hommes et ces femmes qui ont parfois tant à se reprocher et qui luttent de manière acharnée pour s’en sortir par le haut. »
Lui était à Paris « en transit », comme il disait lorsqu’on lui posait la question. Son but était surtout de se faire petit en attendant de rejoindre Arras, la Belgique puis, il l’espérait, le Danemark ou la Norvège. Disparaître.

Ils se regardaient bien droit dans les yeux. Il la trouvait magnifique et ne parvenait déjà plus à se raisonner. Elle était brillante, drôle. Ils décidèrent de se revoir au moment où, un peu hagards, ils réalisèrent que l’eau avait cessé de tomber depuis un moment. Le gérant de la boutique sortait pour les chasser de sa devanture.

Au lieu de fuir aussitôt que possible l’hôtel Bellevue et rejoindre son complice, il décida de prolonger son séjour, louant sa chambre pour une semaine complète.

Au second rendez-vous, ils marchèrent côte à côte, depuis cette boutique de réparation de parapluie, jusqu’à un petit restaurant indien où ils déjeunèrent sans se quitter des yeux et sans pouvoir se rappeler ce qu’ils avaient mangé.

Ils se revirent le soir même. Toujours sous le parapluie jaune, dans le passage de l’Ancre, il lui offrit des fleurs, l’air déjà triste. Il lui avoua qu’il ne pourrait pas rester et que ce qui le rendait triste, c’était de devoir la quitter.
Elle le rassura : « Tu es beaucoup trop vieux pour moi, je ne vais pas pouvoir m’attacher à toi autant que je le voudrais. »
Surpris, il ne répondit pas. À sa surprise, son soulagement n’était pas aussi fort que la douleur qu’il ressentait.
Elle lui asséna un coup de coude dans les côtes et s’esclaffa. Devant son air ahuri, elle se jeta à son cou et l’embrassa.
Ils finirent la soirée et la nuit à son hôtel.

Elle allait moins souvent en cours pour passer plus de temps avec lui. Elle lui racontait ce qu’elle apprenait. Les théories de la communication politique, son admiration pour les hommes corrompus qui ne tombaient jamais, les coulisses du pouvoir. Elle les qualifiait de malfrats de grande envergure qui suivent les règles. « C’est important, ça. Ils font tout dans les règles. Ils sont forts. Il faut toujours suivre les règles. »
À chaque fois, il se ratatinait un peu plus et quand elle s’en apercevait, elle venait l’embrasser, l’air de rien.

Ils faisaient souvent l’amour. D’ailleurs, c’était la première fois qu’il employait ces mots, faire l’amour. Avant elle, il disait baiser.

Quand elle lui demandait ce qu’il faisait dans la vie, il lui répondait : « je suis mon propre patron. » Rien de plus. Toute sa vie, on lui avait appris à ne pas trop en dire. À l’inverse des hommes qu’elle admirait.
C’était un demi mensonge mais qui n’a jamais embelli la réalité pour préserver une idylle naissante ?

Au bout de quelques jours, il changea d’hôtel. Puis à nouveau un peu plus tard. Il reproduisit le schéma pendant quelques semaines et ensemble, ils prirent plaisir à faire l’amour dans des draps propres et neufs, dans une chambre nouvelle, un lit inédit, qui lavaient les idées noires.

Leurs rares disputes étaient provoquées par l’aversion qu’il manifestait pour la politique. Il ne voyait ces gens que comme des voleurs. Il ne se sentait pas si différent d’eux mais les enviait pour une chose : l’adoration aveugle qu’elle leur portait.

Elle voulait devenir comme ces gens puissants. Elle l’exhortait à voir la beauté de l’ambition pure, l’attrait et le confort du pouvoir. Le frisson des jeux dangereux auxquels ils se livraient.

C’est alors que son besoin de disparaître ressurgit. Il avait trop attendu, été imprudent. Fou. Il voulait lui faire comprendre qu’il était temps que cette histoire cesse. Mais c’était difficile.
« Je t’aime » fut tout ce qu’il put lui dire pour la faire cesser.

Leur dernière nuit ensemble fut tendre et sauvage à la fois.
Il lui parla un peu de lui. De son réseau. De ses accomplissements pour obtenir et conserver le pouvoir. Il lui parla de sa fuite devenue nécessaire après que les choses eurent mal tourné pour lui et son équipe. Il lui parla de l’argent qu’il avait pris et de ceux à qui il appartenait. Il lui confia à quel point il craignait qu’elle devienne comme ceux qu’il avait servis.
Alors qu’ils étaient au lit, il la laissa lui mordiller le cou jusqu’au sang. Elle laissait sa marque, une marque qu’il garderait avec lui pour toujours. Il souriait, confiant.

Le lendemain, lorsqu’elle partit, ils se dirent au revoir de la façon la plus naturelle du monde, comme s’ils étaient persuadés de se revoir le soir même, comme convenu, sous le parapluie jaune du passage de l’Ancre.

Il s’y rendit une dernière fois pour prendre une photo, un souvenir avant de s’en aller.
Deux policiers l’attendaient au sortir du passage.

Il ne la revit ni n’obtint jamais de nouvelles d’elle.

Depuis sa sortie de prison, il continue de se rendre au passage de l’Ancre. Il n’est pas allé en Norvège. Chaque jour, il prend une photo de la petite boutique. Elle n’a pas changé en dix ans. Chaque jour, il attend un moment et il espère que le temps se suspende à nouveau, comme cette première fois, sous le parapluie jaune.

Lifeline (2015)

lifeline ipad iphone android

La ligne de vie de Taylor, c’est le joueur qui la tient entre les mains.
Le concept est plutôt simpl(ist)e, c’est une sorte de livre dont vous êtes le héros. Taylor est échoué sur une lune à la con, tout seul et il a besoin de vous pour décider ce qu’il va faire. TOUT ce qu’il va faire. Parce que Taylor est une sorte de soupe-au-lait geek un peu empoté mais rempli malgré tout d’idées de génies et de capacités cachées.

Alors comme vous n’avez rien d’autre à faire d’intéressant dans votre vie, vous allez l’aider. Vous allez rester près de votre téléphone à attendre qu’il vous contacte, qu’il vous donne de ses nouvelles, et vous allez l’accompagner dans son périple lunaire.

Voilà toute la force de Lifeline : vous donner l’impression de parler par textos à quelqu’un. À un vrai quelqu’un.
C’est devenu tellement banal, on le fait tout le temps avec tout le monde. La différence, c’est qu’ici, vous le faites avec un type à des années lumière de vous. Taylor vous contacte par hasard quand vous lancez le jeu pour la première fois, la connexion s’établit avec vous. Il est soulagé parce qu’il tombe enfin sur quelqu’un. Vous discutez un moment puis il vous laisse.
Vous recevez une notification. Il s’explique et au bout de quelques minutes (parfois longues) de monologue, vous demande de choisir un truc. Il n’est pas toujours d’accord avec vous mais souvent s’exécute. Quelques fois, il vous demande d’être vraiment sûr(e) de vous. Parfois même, il s’oppose à vos choix.

Quels qu’ils soient cependant, vous serez immergé(e) dans cette aventure temporelle puisque, lorsque Taylor dormira, il ne se passera rien. Lorsqu’il marchera dans une plaine et qu’il voudra la paix, il ne vous contactera pas. Il vous faudra attendre. Comme lorsque votre crush tardera à vous répondre après que vous lui ayez avoué qu’il/elle vous manquait. Vous serez à l’affût de l’allumage soudain de la dalle de votre téléphone (ou de votre montre si vous êtes équipé de l’Apple watch) en espérant de ses nouvelles.

Et le plus marrant, c’est que vous pourrez adopter le comportement que vous voulez. Si vous êtes du genre compatissant, vous serez d’un grand réconfort pour notre trouillard esseulé. Et si vous êtes du genre sadique… et bien, essayez de le faire tuer le plus rapidement possible !

Hormis quelques lignes de dialogue un peu longues, le plus gros défaut de Lifeline réside dans le vocabulaire plus que limité de Taylor face à une situation extraordinaire. Ce moyen de stimuler l’excitation et de créer le suspense est un peu forcé puisque les « Oh bon sang ! » vont pleuvoir, mais genre, comme si vous étiez en Bretagne (rapport à la pluie, toussa).
Enfin, il faut accepter les limites de l’exercice et de vivre l’aventure comme une véritable histoire, pas trop mal écrite (malgré quelques incohérences d’attitude de la part de Taylor), avec la naïveté du personnage et un léger manque d’opportunités.

Dans tous les cas, ça vaut le coup. Surtout à 99 centimes. Vous auriez tort de vous priver.

 

Jeu disponible sur : Mobiles (Android, iPad et iPhone)

Fahrenheit 451

extrait couverture fahrenheit 451

Fahrenheit 451 se présente comme un banal roman de science fiction, une anticipation de la dérive des « démocraties » occidentales technologiques, vue par le prisme d’un pompier pyromane, bruleur de livres.

Et d’ailleurs, c’est ce qu’il est. Ou du moins, c’est ce qu’il est du début jusqu’à la page 82 et de la page 89 jusqu’à la fin.

Entre ces intermèdes narratifs intéressants mais ordinaires, ou du moins pas fantastiques, se dissimule un discours extraordinaire et surpuissant sur le pourquoi de l’interdiction des livres, constitué comme une formidable charge contre la société moderne, les journalistes, le politique, le merchandising, la publicité, et tout ce qui corrompt l’esprit humain et l’avilit chaque jour un peu plus dans notre société contemporaine.

C’est simple, mais c’est grand. Ça tape dur mais justement et précisément. Ça scotche. Ça arrache même.
Alors, à côté, l’histoire de ce pompier un peu lent mais finalement pas si con, on accepte de la suivre, parce qu’après cet indéfinissable moment, on est d’accord pour aller au bout. On prend le tout, et on ne gardera que le cœur, le meilleur.

Visitor Q (2001)

visitor q affiche Takashi Miike

Les superlatifs extatiques me manquent…

Visitor Q n’est rien moins que L’abécédaire explosif et obscène de toutes les choses dégueulasses que quelques maléfiques génies ont attribué à la famille canonique du XXIe siècle. Celle qui vit sous l’ère de la télé-réalité, de la gloire instantanée, des relents de puritanisme vulgaire mal placés, de la dépendance, de l’égotisme et de la dépression organisée.

Le tout, mesdames et messieurs hypnotisés, panaché dans une ambiance caméra à l’épaule amateur, cheapos et foutraque, grand-guignolesque parfois, nue et crue, mais qui sait se montrer aussi tranchante et subtile.

Un spectacle de cirque moderne en somme, une chiasse philosophique brillante.

[SPOIL]

Tags de la critique :

viol, viol de cadavre, nécrophilie, violence d’un mineur sur sa mère, proxénétisme d’un mineur sur sa mère, inceste, prostitution incestueuse, humiliation, urophilie, sodomie, viol avec un micro, éjaculation précoce, …

La chasse (2012)

mads mikkelsen la chasse 2012

Avant je faisais des blagues dans les titres…

Et puis il y a eu La chasse.

 

Comme son nom ne l’indique pas, la chasse n’est pas un film d’action. Mais comme il le suppose, c’est un film violent. De cette violence différente, au départ indicible, mais qui s’insinue progressivement, attaque subrepticement, jusqu’au point où, alors que vous commencez à réaliser, il est trop tard. Trop tard pour faire machine arrière. Trop tard pour accepter. Trop tard pour réparer.

La chasse, c’est l’histoire de cet homme, incarné par Mads Mikkelsen (le méchant de Casino Royale, le viking muet du Guerrier silencieux), blessé mais vivant et humain. Il travaille dans un jardin d’enfants, une sorte de centre aéré. Il vit pour ces enfants, et pour le sien, qu’il essaye de voir malgré les difficultés que fait son ex épouse.

C’est un village, où tout le monde se connaît. Les hommes chassent et boivent. Ils sont amis. Jusqu’à ce que tout se dégrade.
On revit un drame national à petites lampées. On subit la déchéance d’un homme, outrageusement authentique, poignant, digne et profond. On est chahuté par les quolibets, la voix, le ronflement qui monte, qui monte, qui submerge tout et tout le monde, jusqu’à la moindre parcelle de raison, ne laissant la place qu’à la foule, cette masse informe qui écrase et qui salit, qui ne comprend rien et qui saccage tant qu’elle peut. Cette foule qui ennuie, qui tressaille inconsciemment, s’acharne et, toujours, se refuse à se remettre en question. La chasse constitue une extraordinaire analyse sociologique de la foule, cette foule que les sociologues et psychologues ont maintes fois tenté d’expliquer.

Tous les ingrédients du dérapage sont réunis dans cette expérience sobre, propre, filmée au millimètre, gavée de photo magnifique. L’enfance, l’innocence, les croyances, les préjugés.

Thomas Vinterberg surfe magistralement sur cette vengeance qui ne s’arrêtera jamais, sur la haine, sur l’oubli, sur la bêtise et, enfin, sur cette foule, compacte et puissante que rien n’arrête, pas même les erreurs qu’elle commet, parce que les croyances sont plus fortes que les faits, parce que la foule préfère croire au drame qui justifie ses errements, parce qu’elle cherche une réponse et se satisfait de la pire car elle l’immunise et la protège contre le doute, contre l’inconnu, contre elle-même…

Un grand film.

J’ai faim

Depuis toute petite, je n’ai de passion que la nourriture. Je mange sans discontinuer, dès que je le peux. Toute la journée, le soir. Même la nuit, je me réveille avec l’estomac qui fait des siennes. Ce n’est pas une contrainte pour moi, ni un calvaire. J’adore ça. Un paquet de petits beurre. Mes parents s’inquiétaient, ils m’emmenaient voir des nutritionnistes qui me prescrivaient des régimes. Les gâteaux étaient enfermés dans des placards en hauteur d’abord, puis sous clé lorsque j’ai grandi. Mais rien n’y faisait. Du riz sauce au poivre. S’ils ne me nourrissaient pas suffisamment, je mangeais les tapis. Du salon, de la salle de bain. Ou la moquette qui recouvrait la lunette des toilettes ou celle au sol, là où les dernières gouttes de papa tombaient.

Si je ne mangeais pas, je pleurais. Et je dépérissais. Contre fortune, bon cœur bien forcé, mes parents me laissaient me gaver, tout en veillant à ce que je ne me gâte pas. Pas trop sucré, pas trop salé. Ils m’ont inscrite à la danse, au judo, au foot. Tout était bon pour que je me dépense un maximum. Salade gésiers. Ils s’inquiétaient, à raison, pour ma santé. Mais le problème n’est pas venu d’où ils l’attendaient.

J’emportais des sacs de goûter qui ne rentraient pas dans mes cartables d’école.
Evidemment, je grossissais quand même. Bien que je n’ai jamais eu aucune ambition, j’ai concouru malgré moi et ai failli devenir la femme la plus grosse du monde. Haagen-Dazs brownie choco, 500ml. A même pas vingt-cinq ans. Pas de diabète, pas d’hypertension. Rien de tout ça.

Dès que mes parents sont morts, j’ai arrêté le sport. Je n’ai pas spécialement enflé à partir de là. Mais ma mobilité s’est réduite. J’avais du mal à me retenir et tous ces kinders, ces ferrero, ces snacks et ces hamburgers (j’adore aussi les hamburgers et la sauce pomme frites du Mc Do et la sauce chinoise et les dips de Quick et le nuoc-mam des fast food chinetoques), je les engloutissais à la chaîne. Ma ceinture abdominale s’est ramollie et mon vente a gonflé. J’ai d’abord pensé que j’étais enceinte (vous riez, mais vous seriez surpris du nombre de types qui aiment les grosses, qui aiment se blottir sous la masse de toute ma chair, à s’en étouffer), mais pas de petite graine en moi. Juste mes tubes digestifs qui se dilataient à l’infini.

Je suis clouée dans un mon fauteuil pour gros et je vois mon nombril pointer vers le ciel, comme un téton divinement excité. J’enfile une barre de petit déjeuner fourré. Mon ventre grossit à vue d’œil. J’ai un peu peur, mais qu’y puis-je ?

La peau se tend. Ça me tire. Je ne vois plus Claire Chazal, engloutie sous la graisse qui s’étale et se répand. Je ne l’entends plus non plus, le son des hauts parleurs est étouffé. Je m’étends dans l’appartement, recouvre chaque meuble, comme de la lave. Sauf que c’est mon corps. Tetsuo. Je pense à du hachis parmentier.

Je coule sans pouvoir m’arrêter. Je glisse sous les portes, emplis les espaces, bouche les aérations. Mon corps n’est plus qu’une immense flaque grandissante de gras informe. Je dégouline. Je me sens conne. Mais j’ai encore faim.

Limbo (2010)

limbo logo affiche noir et blanc

Incroyable tout le battage médiatique dont ce mini jeu a bénéficié.
Sous couvert d’une ambiance particulière, ce jeu « indé » a fait les choux gras de toute la presse spécialisée à sa sortie. Limbo surfait de manière arrogante sur l’admiration qui animait les journalistes dès qu’une petite production voyait le jour hors des sentiers des gros éditeurs.

Sauf que Limbo n’a rien d’un Braid.
L’univers et le personnage sont certes mignons tout plein, le premier dans ses tons de noir et de gris hyper sobres et design, et le héros avec ses grands yeux et sa tête d’enfant, il n’en demeure pas moins que Limbo n’est rien d’autre qu’un bête jeu de plateforme en noir et blanc avec des énigmes à chaque tableau.

Le premier problème, c’est la maniabilité, pénible au possible, aggravée qui plus est par le phénomène poupée de chiffon (ragdoll) hyper légère qui achève de rendre la progression vraiment lourdingue.

Et puis, on s’ennuie ferme dans cette succession de tableaux dont les mécanismes sont plus frustrants qu’intelligents. Pas du tout jouissifs, tout juste rattrapés par le sentiment de satisfaction éprouvé à chaque niveau passé, après avoir pesté contre ce bonhomme trop léger, et légèrement handicapé physique…

Pour couronner le tout, Limbo s’affranchit aussi d’une histoire. N’attendez donc pas de révélation ou de mise en scène. 24 chapitres et c’est marre, si on omet l’astuce honteuse des œufs à trouver tout au long des niveaux pour rajouter à la durée de vie très courte (mais suffisante) du soft.

Over hypé à mort.

Spartacus (2010)

Spartacus-saison-3 la guerre des damnes

Il faut tout revoir, tout refaire, tout réécrire. Tu n’es pas préparé à ça. C’est au dessus de ce à quoi on peut normalement s’attendre. Tous les beaux discours préparés, les idées déjà couchées sur papier, il faut les repenser. Plus fort. Plus loin.

Spartacus réinvente la légende que tout le monde connaît. La guerre des damnés, qui vient conclure un cycle démarré de manière un peu bancale mais déjà attachante, c’est LA légende, le monument qui redéfinit l’epicness et l’awesomeness à lui tout seul. Peu importe les tares que la série se traîne comme un boulet depuis ses débuts, le cheap grandiloquent de sa violence et de sa réalisation, l’inutilité de certains moments, les incohérences et les libertés que le scénario prend avec l’Histoire. Dans Spartacus, tout est grand, merveilleux, émouvant.
Avilissant l’esprit, mutilant l’intellect, il subjugue. Après les refoulements émotionnels, il enivre les sentiments, exacerbe les passions.

Spartacus est une régression psychanalytique. Un retour inavoué à l’ère de l’expression du fantasme. Et c’est ce fantasme qui peuple les rêves, les batailles et les nuits de Spartacus.

La montée en puissance des épisodes se perpétue depuis la saison un, alors il n’est pas nécessaire de s’arrêter à la faiblesse de l’avant dernier épisode de la série. Non, quand bien même il ne serait ni cohérent, ni intéressant, il sert majestueusement la mise en scène de cette fin de règne aux couleurs définitives. Quatre saisons en crescendo parfait.

Lucy-Lawless-Spartacus

C’est comme la première fois que Sangoku meurt (et qu’on ne sait pas encore qu’il va ressusciter), parce que oui, Spartacus est un des fils spirituels de toute cette génération de mangas épiques et héroïques, dont l’ambition n’était que de développer chez ses spectateurs des valeurs estimables comme l’honneur, la fraternité, l’honnêteté. Tu as sûrement grandi avec Sangoku, Shyriu. Si ce n’est pas le cas, tu as en quelque sorte raté une bonne partie de votre vie. Spartacus n’est rien d’autre ; cette pluie d’honneur, de bravoure, de fraternité et de trahison, où les pantins se hissent au statut d’icônes, d’idoles alors qu’autour d’eux s’écroule la vie. Mais basiques justement, tu ne respires plus que la vibration de l’action, celle qui ravage tout sur son passage.

Gannicus, Crixus, Agron, Lugo et tous les autres offrent un fucking plaidoyer en faveur de la liberté (non sérieux ?!), mais aussi et surtout de l’égalité. Ils n’arborent que cette fierté bien placée, réfléchissent, pensent, pardonnent, pansent et se repentent, comme des Hommes, ces êtres sexués de genre indéfini dont la définition emporte rêves et gloire par la hauteur qu’elle impose, admiration et humilité, tant de qualités dont la série est remplie ras la gueule jusqu’à t’étouffer de bonheur avec. Spartacus, comme Albator, te propose de devenir un être meilleur, et il fait même en sorte, posant sur la table des coronès grosses comme la télé n’en a pas vu depuis longtemps, de t’expliquer par un menu déroulant sans subtilités que l’homosexualité et le sexe, ce n’est pas un tabou.
Ce n’est pas juste pour te vendre des seins magnifiques (même s’il y en a vraiment beaucoup et que certains sont vraiment beaux) portés par de non moins sublimes créatures, ou des hommes musclés et viril(istes). Tous les points de vue obscurantistes finissent par être balayés par les valeurs simples que les humains oublient si facilement de porter haut et de défendre. Spartacus, vibrant hommage shônen à la dignité de l’homme, transcende les clivages des époques, sans discrimination, et pourtant subissant tellement fort la pression du groupe. Spartacus demeure le dernier héros magnifique, fier et droit, bon, pas raciste, ni homophobe, puisque dans son monde, il bannit ces tares au point de ne les plus voir même exister.

Spartacus a cultivé un sens inné du suspense, et du syndrome de la cocotte minute. Relâchant la pression par à-coups pour éviter que tout explose. Jusqu’à la fin.

Muddy Hill-Rebels battle RomansCette dernière saison, plus violente et sale et terrifiante que les autres, saccage tes défenses à coups de sabre ébréché, taillant à travers tes idéaux, tes personnages fétiches. Tout y passe, dans un macabre crescendo duquel il est impossible de se détacher. Les précédentes t’avaient excité, énervé, et à la fin, tu es dévasté.

Bien sur, et on s’en branle, Spartacus s’arrange avec la vérité, mais alors que la fin surgit, elle est, contre toute attente, complètement surprenante. Et la haine vouée à ces esclavagistes de Romains n’est rien et s’efface devant la tristesse absolue qui étreint quand les héros tombent au combat.

Le final est à l’image du reste de la série, ultime, formidable, magique.
Spartacus est un être comme il en faudrait bien plus pour assurer à l’humanité une survie digne et méritée. Il fait de sa série un hymne à cette image, simple et parfois désuète, facile, accessible mais terriblement difficile à maintenir.

Et on passe facile sur la 3D car les costumes et le maquillage arrachent tout. Les gueules désemparées mais enragées par la soif de vaincre et de rétablir une Justice qui n’existe pas en ce monde explosent à l’écran dans une classe absolue balayant sur son passage les meilleurs personnages de jeux vidéo (Dante & consorts) ayant pourtant fondé leur réputation sur leur caractère de poseur et de style dans l’assassinat. Les épées tranchent les gorges aussi facilement que tes dernières réticences.

Dan-Feuerriegel-is-Agron-Dustin-Clare-is-Gannicus-Liam-McIntyre-is-Spartacus-Manu-Bennett-is-CrixusAntithèse des séries classiques et réalistes, Spartacus soulève et transperce ton petit coeur de mauviette poisseuse vautrée au fond de son canapé. Elle t’arrache à ta torpeur et te cloue sur cette putain de croix. Cette croix effrayante. Tu fulmines et vibres et pleures comme une fillette (ou une tafiole, c’est pas sale), tu ris et jubiles et ne peux plus détacher ton regard de ces images et de ces musiques dont les choeurs chaque fois plus loin te font voyager. Même le générique de fin, mêmes les dernières images avant le noir ne parviennent à tuer ce qui vient de se passer.

La claque magistrale qu’inflige cette série, partie de rien mais qui a su conquérir, épisode après épisode, un public bien heureusement soumis, tressaillant à chaque instant, se sentant respecté comme rarement, c’est le miracle de la révolution des esclaves. Le souffle de la vie qui devrait nous animer. Basique, vraiment, mais pas simpliste ou stupide, Spartacus incarne un modèle. Le modèle de la qualité qu’il faut suivre et protéger.