L’accumulation des hontes

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Pas un jour ne passe sans qu’on tombe, sans les chercher, sur des dizaines de raisons de s’indigner. Si ce mot était quasi inconnu jusqu’à Stéphane Hessel, la sensation était déjà présente. Mais avec l’accélération exponentielle du temps médiatique, les raisons de se facepalmer à s’en péter les arcades sourcilières se démultiplient au point qu’il n’est plus possible de faire le point ou de s’investir dans le facepalm, sous peine de finir comme le grand perdant d’un combat de boxe mal calibré.

Chaque jour, des puissants, des députés, des ministres, des maires, des patrons d’entreprises prennent des décisions, tiennent des propos scandaleux. Ils œuvrent au monticule de la honte. Sans gêne, ils jouent avec l’inconsistance médiatique qui zappe et inflige au citoyen une farandole d’informations de plus en plus gerbantes. Sans recul, la farandole n’est qu’une accumulation de hontes, d’immondices, d’humiliations putrides dans lesquelles nous devons survivre sans étouffer, sans vomir.

C’est dans ce monde dont le sol n’est plus palpable qu’on patauge. C’est sur cette terre aux relents dégueulasses que nos médias nous disent quoi penser. Puis quoi penser. Puis quoi penser. C’est sur ce grand huit pseudo informationnel et sensationnel que nous devons nous positionner. Nous n’avons plus que de la bile dans le ventre. Nous avons mal et nous avons faim d’autre chose. Mais cette faim n’est jamais satisfaite.

Si certains se nourrissent de ce qu’ils trouvent, que faire face au maquillage organisé et méthodique de notre réalité ?

Après les parlementaires qui rejettent des lois qui pourraient les faire passer pour honnêtes, Macron, dont tout le monde se carre mais que ces abrutis de journalistes ont monté en épingle jusqu’à ce qu’aujourd’hui, un paquet de gens (à commencer par lui) l’imaginent présider au destins de 65 millions de personnes, l’AVC de la factrice, Cahuzac qui rajoute du bazar à la complexité dans son affaire histoire de faire perdre le fil à tout le monde et ainsi gagner la bataille de la com’ de crise, les sorties toutes plus inadmissibles de l’establishment raciste et xénophobe qui pullule sur le net et dans les médias, les défections dans les cabinets ministériels, les commentaires de pseudo experts sur des chaînes grand public imprimant leur stupidité comme une vérité unique dans l’esprit d’un public toujours plus grand et perdu, il y a les tentatives de censure de l’interview de Jean-Claude Juncker par une blogueuse/journaliste pugnace, il y a la chaîne de télé qui floute un t-shirt qui réclame justice pour la mort d’Adama Traoré (vous savez, l’homme mort pendant un trajet vers le commissariat, victime successivement de toutes les maladies et faiblesses physiques du monde avant que l’enquête révèle qu’il a été étouffé par des flics), il y a toujours un truc pour en chasser un autre.

Si la violence, c’est mal, et là aussi, les conseilleurs ne sont pas les payeurs, que faire pour contrer celle qui nous est infligée ?

Si la violence n’est jamais légitime, elle ne l’est donc pas de « leur » part. Et une réponse violente à des agressions systématiques et permanentes n’est pas moins légitime que celle à laquelle elle répond.

Alors si un jour, un grand entrepreneur en costume deux pièces avec boutons de manchette en or et en platine, un cheveu sur la langue, des biffetons qui dépassent de sa poche, un grand homme d’État plein d’autorité et de gardes du corps et d’hélicoptères et de micros pour que tout le monde entende sa voix, ou un éditocrate aux cheveux mal peignés, aux sourcils broussailleux et au menton fuyant se retrouvaient au milieu d’une foule, roués de coups, déshabillés, pendus et brûlés, il est probable que la parole officielle, celle qui nous humilie, continuera de le faire, plus fort et plus loin. Mais peut-être que les trémolos qu’elle aura dans la voix seront sincères, provoqués cette fois par une frayeur justifiée. Enfin.

Salopards en meute

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Je crois pas être plus fort que les autres. Mais pas beaucoup plus con non plus. Je suis humain et j’essaye d’être humaniste. Du genre à préférer l’Homme (au sens large, ça comprend aussi les femmes, pas de jaloux) au profit. Je le crois tellement que d’une certaine manière, j’en ai fait mon job. Participer à l’organisation de la vie en commun, la promouvoir. Alors quand on prend un tout petit peu de recul sur les jours qui viennent de s’écouler, on est en droit de se montrer très pessimiste. Sur l’Homme d’abord et sur la situation actuelle ensuite.

L’Homme, c’est cette espèce de salopard qui organise la vie de ses concitoyens. Au motif qu’il est élu ou nommé par un élu, il s’imagine au dessus des autres.
C’est l’exemple de cet élu qui dit « Je vais me rendre à tel endroit parce que le maire est opposé au FN. Il faut le soutenir. » Si l’ambition est louable (refouler les orduriers et les pires immondices politiques là d’où elles n’auraient jamais du sortir, à savoir la décharge), l’idée même qu’un élu puisse penser que sa seule présence, son aura, puisse « aider » un congénère, le rendre plus fort, est une aberration dont sont seuls capables ces gens qui revendiquent le vote populaire.
Mais bref, passons, ce n’est qu’une (triste) illustration.

Le vrai problème, c’est la société. Comme je le disais, j’ai des convictions. Une sensibilité. De gauche. Je pense que l’impôt est juste lorsque les plus riches en payent une part plus importante de leurs revenus. Je pense que les services publics sont essentiels, que la femme est libre et l’égale de l’homme en toutes choses (sauf pour porter des sacs de ciment mais bon)…
Et aujourd’hui, on voit des flics balancer des grenades comme des pommes de pins sur une plage des Landes, des flics anonymes, qui bloquent des pompiers, des visent les journalistes, qui procèdent à des fouilles, qui s’énervent et grimpent à six sur un pauvre type affalé parterre. Si vous voulez en savoir plus, comprendre et suivre les détails, il y a ce garçon, Gaspar Glanz, qui semble être un type à connaître, au moins pour son travail. C’est facile, son nom à coucher dehors est hyper marketing, il est fait pour être retenu.

Et puis il y a l’État qui veut agir contre une décision de justice qui lui donne raison et qui refuse de l’argent dont ses citoyens ont besoin. Il y a cette entreprise française, ce service au public, qui laisse ses employé(e)s faire des AVC au travail et qui sanctionne le collègue qui sauve la vie de la victime. Le type est mis à pied alors qu’il devrait être mis sur un piédestal, comme une foutue icône, un modèle de société, on devrait lui remettre une promotion et une médaille, pas un taquet derrière l’oreille en lui supprimant son salaire.

Cette entreprise, c’est la Poste. Cet État, c’est l’État français. Ces manifestations qui dégénèrent en présence des forces de l’ordre et qui se déroulent dans le calme en leur absence, ce sont les défenseurs des droits sociaux à Paris.

Et tout ça, ce sont les gens, des hommes et des femmes, ces humains que je revendique aimer et vouloir protéger.

Finalement, je me demande si je suis pas plus con que les autres…

Deus ex : human revolution

Deus ex human revolution Adam Jensen

FPS basique et digicodes à noeud

Deus Ex : Human Revolution est un jeu supposé réconcilier les aficionados du premier opus, un jeu dans lequel la liberté de décision et d’évolution dans l’histoire n’était limitée que par l’imagination et la personnalité du joueur, le grand public amateur de sensations faciles et les technophiles de notre ère.

DX:HR, de son petit nom, a cristallisé, comme à chaque fois qu’une équipe replonge les mains dans le cambouis nostalgique, les espérances.

Le résultat, à l’orée de cette deuxième décennie du XXIe siècle, ne correspond pas, il faut le dire tout net, à ces rêves faits tout éveillés.

Au XXIe siècle, les jeux à la première personne, les jeux d’action, les jeux d’infiltration, les jeux bac à sable et les jeux à scénario sont légion. Pour chaque catégorie, des cadors existent, des créations à la qualité palpable, inspirant les joueurs.

DX:HR entend, plutôt que reprendre et adapter sa formule à succès qu’un deuxième opus a saccagé sans ménagement, puiser son essence dans cette mixture composée de tous ces genres pour en faire un patchwork aux motifs désormais tellement communs.

Adam Jensen est un personnage évolutif, puisque DX était un RPG. Mais point de personnalisation du gameplay ici. Le choix se résume à deux opportunités et demie : devenir un guerrier résistant et violent, ou un serpent silencieux, l’astuce se glissant dans les capacités à « convaincre » vos interlocuteurs grâce à des talents spéciaux. En définitive, l’astuce n’est qu’une illusion puisque ces talents, une fois débloqués (en une seule fois et possiblement très tôt dans le jeu) ne peuvent s’exercer que dans les conditions que dictera l’aventure, à des moments précis, et seulement à ces moments là.

L’expérience que rapportent les actes orientés infiltration étant tellement supérieure à ceux consistant à zigouiller tout le monde, il va de soi que la seule progression qui vaille la peine soit la première. Pour ce qui est des choix, on repassera. Quant à l’évolution du personnage, c’est la même chose : la grille de talents à débloquer est peu inspirée, voire pas utile. Les armes ? Leur utilisation est viciée par le système d’expérience et leur usage toujours accompagné de regrets, alors qu’elles peuvent agréables, customisables, qu’elles sont nombreuses et rendent la progression bien moins répétitive.

Mais qu’est-ce qui sauve DX:HR du naufrage alors, demandez-vous ? Pas ses graphismes pour commencer, datés, ni sa technique en général. Ni son scénario, faussement alambiqué et pas franchement intéressant. Encore moins son doublage…

Trois éléments néanmoins sauvent le jeu d’un complet naufrage.

Le premier, c’est sa précision. Si rien de grandiose n’est à relever dans le jeu, ses mécaniques fonctionnent tout de même plutôt bien. La liberté n’est qu’illusoire, mais les niveaux, s’ils sont un peu répétitifs, sont bien construits. Ça fonctionne sans tare rédhibitoire. Adam Jensen est une coquille vide que l’on peut animer selon le bon vouloir du joueur. Il peut être serviable ou odieux. Cette personnalisation a beau demeurer inutile, elle contribue à rentrer dans le trip.

Le deuxième point, c’est l’univers, et les missions secondaires. Un monde futuriste où les nanotechnologies et les implants artificiels commencent à poindre. Un monde de villes immenses, et d’hommes et de femmes tordus juste comme il faut. Des flics violents. Des hommes d’affaires verreux, des prostituées, la nuit, les pauvres, les riches, la crasse et le luxe. Un ensemble qui fonctionne bien.

Enfin, le troisième bon point, c’est le message. Ces nanotechnologies sont l’enjeu d’une société qui se cherche, et les échos, bien que relativement simplets, voire manichéens, que renvoie cette réflexion, les heurts des points de vue, les luttes d’opinion, les manipulations d’entreprises conservent un petit goût relevé et piquant. Ils fonctionnent comme un reflet déformé des symptômes de la maladie de notre époque, les incompréhensions qui séparent les communautés, la haine ignorante, etc.

DX:HR pourrait être un jeu honnête. Un peu bêta, forgé en direction d’un grand public qui souhaite s’ouvrir mais pas trop, croire qu’il réfléchit et qu’il est intelligent sans forcer. Le jeu pourrait être un divertissement fast food, oubliable. Mais ce serait sans compter sur le game design en général, qui impose des soldats idiots avec des rondes millimétrées, des conduits d’aération idéalement placés dans des endroits que le bon sens et n’importe quel architecte digne de ce nom n’auraient jamais envisagés, des mots de passe envoyés par mails dans des sociétés hyper sécurisées. Des détails. Des détails qui, mis bout à bout, parce qu’ils sont nombreux, achèvent de briser la laborieuse et fragile construction.

Une fois au bout, on est soulagé plus que satisfait. Content d’être sorti de ce monde aseptisé, un peu cheap. Trente heures pas dégueulasses, parfois même plaisantes, mais jamais vraiment à la hauteur.

La conjuration des imbéciles

Le miroir aux alouettes des imbéciles qui se sont crus intelligents et qui, par leur bêtise, ont donné corps à une légende avec du sens.

la conjuration des imbeciles coverLa conjuration des imbécile porte outrageusement bien son nom.
Tant le fond que la forme se rapportent à cette ambition d’abattre la race humaine qui, de toutes façons, ne mérite aucun traitement de faveur. Elle l’a bien cherché.
La galerie de tous les personnages en témoigne dans la conjuration, qui n’est qu’une immense suite de portraits des hommes et des femmes de l’époque, dont les ambitions et désirs contradictoires, voire opposés, se rejoignent malgré tout sur le chemin de la déchéance.
L’autodestruction de l’humanité, qui s’annonce au pas de charge, semble inéluctable.

Quels que soient les caractères, le niveau d’éducation, la culture, l’origine sociale ou géographique, les aspirations personnelles, les métiers, l’Homme file vers le mur tout heureux. Si les cons n’ont que ce qu’ils méritent, les intelligents ne sont en définitive rien que des oisifs et persifleurs sans vision. La société s’est tournée vers le pire, et entend bien persévérer.

C’est une histoire qui possède des relents puissants de purin. La conjuration ne vieillit pas. Les cons sont partout et leur subséquente autosatisfaction entretient et promeut le climat délétère d’une société qui finit par se détester après que tous ses membres se soient bien haïs les uns les autres. Le purin se déploie. Chacun ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Les apparences et l’égoïsme ont définitivement remplacé la noblesse du monde…

Mais là où La conjuration des imbéciles fait fort, c’est qu’elle donne raison au bouquin, et par là même, justifie son existence et sa gloire, par la stupidité ambiante qui l’a porté aux nues.

Concéder que le livre est longuet, pénible, parfois même très ennuyeux n’enlève rien à sa légende : parce que l’auteur s’est suicidé, le livre s’est vendu, les moutons de panurge se sont massés pour le glorifier sans en voir les faiblesses. Sa narration trop lente, ses personnages antipathiques et inintéressants, ses intrigues secondaires peu utiles, tout cela, volatilisé. Trop de monde aime les tragédies. Le comique de la situation leur passant sous le nez. Et puis, avouons-le, cette comédie tragique a tourné au tragicomique en devenant une belle histoire… C’est précisément l’objet du livre d’ailleurs.

Unfriended (2015)

unfriended screaming frightening face

Like / pouce vert

Pour ne pas passer une énième soirée devant mon écran d’ordinateur (pour faire plaisir à ma mère/ femme/ maîtresse, rayez les mentions inutiles), j’ai voulu me mettre un film… Et je me suis retrouvé devant un écran. D’ordinateur. Si si. Mais attention, c’est le film qui présente comme seule et unique prise de vue l’écran de l’héroïne, la bien nommée Blaire. C’est pas moi, j’y suis pour rien.
Et si je n’avais pas passé un aussi bon moment, je me serais posé de sérieuses questions. Et ma mère/ femme/ maîtresse aurait fait la gueule.

Mais non, pas besoin, la sauce a pris. Sur cette idée super originale, une histoire complète et prenante se déroule, de la date anniversaire du suicide d’une camarade de classe jusqu’au dénouement, sans qu’on quitte jamais le MacBook de Blaire, cette lycéenne si jolie, sympa, propre sur elle…

Les réseaux sociaux, c’est hyper dangereux en fait

Dans l’ensemble, les personnages sont un peu transparents mais ils sont beaux, ils jouent relativement bien, ça colle. L’ambiance se développe et on est happé par cet environnement si familier (NB : si vous n’avez jamais touché un ordi de votre vie et que vous ne connaissez rien à Facebook, Skype, iMessages, Youtube, vous risquez d’éprouver quelques difficultés pour suivre, d’autant qu’une bonne partie du film n’est composée que d’échanges de textes, mais bon, si vous n’avez jamais touché un ordi, il y a peu de chances que vous puissiez lire cette critique).
En tous cas, le quotidien d’un jeune, campé sur son lit, son ordi sur les genoux, est retranscrit avec précision (même si, pour d’évidentes raisons de compréhension visuelle, les raccourcis clavier ne sont pas utilisés).

Instantané de la flippe

Tout s’enchaîne très vite (le long métrage dure moins d’une heure et demi) dans un crescendo efficace. Unfriended garantit quelques scènes gores, des surprises et démontre malgré tout une certaine maestria dans l’art de flanquer les jetons. Parce que pour se mettre à flipper rien qu’en lisant des textos ou en subissant des bugs et des ratés informatiques (nombreux hein, même si on est sur Mac – oui je trolle), il faut une dose de talent non négligeable.
Ça va vite, c’est la pagaille, c’est une joyeuse (du moins au début) bande de jeunes. Bon, vous avez vu l’affiche du film de toutes façons. Ça vous donne une idée de la colère dans laquelle peut vous mettre un ordi qui déconne… Et l’ordi de Blaire, il déconne à plein tube. Et ce n’est pas le seul ! Ce bordel ambiant, qui demande du spectateur une attention de chaque instant (il se passe toujours quelque chose dans un coin de l’écran, une notification importante, un texto qui arrive, il faut s’accrocher parce que vous subissez, ce n’est pas vous qui contrôlez le trackpad). Blaire, qui plus, est, maîtrise son outil et elle va vite. Pour taper, pour passer d’une app à une autre. Tout est en direct. Unfriended se déroule en temps réel.

Cyber quoi ?

Il faut également relever que le film traite du cyber bullying (qui n’a jamais été souffre douleur ?). Un thème abordé intelligemment par le réalisateur.
Enfin, on a la preuve, mais on s’en doutait (normal, ça appartient à Microsoft), que définitivement, Skype, c’est bien de la merde vu comment ça fonctionne dans le film…

unfriended horror movie scary scene

En cavale

parapluie jaune passage de l'ancre paris

C’est là qu’ils avaient pris l’habitude de se donner rendez-vous depuis leur première rencontre, à Paris, dans ce petit passage aussi discret que joli.

En sortant de son hôtel, surpris par une pluie diluvienne, il s’était réfugié sous ce grand parapluie jaune. Le passage était rempli de plantes grimpantes et d’arbustes en pot. Il ne fallut pas longtemps avant qu’il soit rejoint. Elle venait aussi s’abriter, se couvrant la tête à l’aide d’une grande sacoche. Il lui sourit derrière sa barbe, sa casquette et son air hirsute et elle vint se coller à lui afin d’éviter les gouttes qui tombaient depuis le bout des baleines. Malgré le tumulte de la vie parisienne et la pluie battante, elle lui rendit son sourire.

L’eau ne cessant de tomber, ils se mirent à discuter. Son rêve, c’était de faire partie du monde. « Les gouvernements, ça me passionne. Ces hommes et ces femmes qui ont parfois tant à se reprocher et qui luttent de manière acharnée pour s’en sortir par le haut. »
Lui était à Paris « en transit », comme il disait lorsqu’on lui posait la question. Son but était surtout de se faire petit en attendant de rejoindre Arras, la Belgique puis, il l’espérait, le Danemark ou la Norvège. Disparaître.

Ils se regardaient bien droit dans les yeux. Il la trouvait magnifique et ne parvenait déjà plus à se raisonner. Elle était brillante, drôle. Ils décidèrent de se revoir au moment où, un peu hagards, ils réalisèrent que l’eau avait cessé de tomber depuis un moment. Le gérant de la boutique sortait pour les chasser de sa devanture.

Au lieu de fuir aussitôt que possible l’hôtel Bellevue et rejoindre son complice, il décida de prolonger son séjour, louant sa chambre pour une semaine complète.

Au second rendez-vous, ils marchèrent côte à côte, depuis cette boutique de réparation de parapluie, jusqu’à un petit restaurant indien où ils déjeunèrent sans se quitter des yeux et sans pouvoir se rappeler ce qu’ils avaient mangé.

Ils se revirent le soir même. Toujours sous le parapluie jaune, dans le passage de l’Ancre, il lui offrit des fleurs, l’air déjà triste. Il lui avoua qu’il ne pourrait pas rester et que ce qui le rendait triste, c’était de devoir la quitter.
Elle le rassura : « Tu es beaucoup trop vieux pour moi, je ne vais pas pouvoir m’attacher à toi autant que je le voudrais. »
Surpris, il ne répondit pas. À sa surprise, son soulagement n’était pas aussi fort que la douleur qu’il ressentait.
Elle lui asséna un coup de coude dans les côtes et s’esclaffa. Devant son air ahuri, elle se jeta à son cou et l’embrassa.
Ils finirent la soirée et la nuit à son hôtel.

Elle allait moins souvent en cours pour passer plus de temps avec lui. Elle lui racontait ce qu’elle apprenait. Les théories de la communication politique, son admiration pour les hommes corrompus qui ne tombaient jamais, les coulisses du pouvoir. Elle les qualifiait de malfrats de grande envergure qui suivent les règles. « C’est important, ça. Ils font tout dans les règles. Ils sont forts. Il faut toujours suivre les règles. »
À chaque fois, il se ratatinait un peu plus et quand elle s’en apercevait, elle venait l’embrasser, l’air de rien.

Ils faisaient souvent l’amour. D’ailleurs, c’était la première fois qu’il employait ces mots, faire l’amour. Avant elle, il disait baiser.

Quand elle lui demandait ce qu’il faisait dans la vie, il lui répondait : « je suis mon propre patron. » Rien de plus. Toute sa vie, on lui avait appris à ne pas trop en dire. À l’inverse des hommes qu’elle admirait.
C’était un demi mensonge mais qui n’a jamais embelli la réalité pour préserver une idylle naissante ?

Au bout de quelques jours, il changea d’hôtel. Puis à nouveau un peu plus tard. Il reproduisit le schéma pendant quelques semaines et ensemble, ils prirent plaisir à faire l’amour dans des draps propres et neufs, dans une chambre nouvelle, un lit inédit, qui lavaient les idées noires.

Leurs rares disputes étaient provoquées par l’aversion qu’il manifestait pour la politique. Il ne voyait ces gens que comme des voleurs. Il ne se sentait pas si différent d’eux mais les enviait pour une chose : l’adoration aveugle qu’elle leur portait.

Elle voulait devenir comme ces gens puissants. Elle l’exhortait à voir la beauté de l’ambition pure, l’attrait et le confort du pouvoir. Le frisson des jeux dangereux auxquels ils se livraient.

C’est alors que son besoin de disparaître ressurgit. Il avait trop attendu, été imprudent. Fou. Il voulait lui faire comprendre qu’il était temps que cette histoire cesse. Mais c’était difficile.
« Je t’aime » fut tout ce qu’il put lui dire pour la faire cesser.

Leur dernière nuit ensemble fut tendre et sauvage à la fois.
Il lui parla un peu de lui. De son réseau. De ses accomplissements pour obtenir et conserver le pouvoir. Il lui parla de sa fuite devenue nécessaire après que les choses eurent mal tourné pour lui et son équipe. Il lui parla de l’argent qu’il avait pris et de ceux à qui il appartenait. Il lui confia à quel point il craignait qu’elle devienne comme ceux qu’il avait servis.
Alors qu’ils étaient au lit, il la laissa lui mordiller le cou jusqu’au sang. Elle laissait sa marque, une marque qu’il garderait avec lui pour toujours. Il souriait, confiant.

Le lendemain, lorsqu’elle partit, ils se dirent au revoir de la façon la plus naturelle du monde, comme s’ils étaient persuadés de se revoir le soir même, comme convenu, sous le parapluie jaune du passage de l’Ancre.

Il s’y rendit une dernière fois pour prendre une photo, un souvenir avant de s’en aller.
Deux policiers l’attendaient au sortir du passage.

Il ne la revit ni n’obtint jamais de nouvelles d’elle.

Depuis sa sortie de prison, il continue de se rendre au passage de l’Ancre. Il n’est pas allé en Norvège. Chaque jour, il prend une photo de la petite boutique. Elle n’a pas changé en dix ans. Chaque jour, il attend un moment et il espère que le temps se suspende à nouveau, comme cette première fois, sous le parapluie jaune.

Lifeline (2015)

lifeline ipad iphone android

La ligne de vie de Taylor, c’est le joueur qui la tient entre les mains.
Le concept est plutôt simpl(ist)e, c’est une sorte de livre dont vous êtes le héros. Taylor est échoué sur une lune à la con, tout seul et il a besoin de vous pour décider ce qu’il va faire. TOUT ce qu’il va faire. Parce que Taylor est une sorte de soupe-au-lait geek un peu empoté mais rempli malgré tout d’idées de génies et de capacités cachées.

Alors comme vous n’avez rien d’autre à faire d’intéressant dans votre vie, vous allez l’aider. Vous allez rester près de votre téléphone à attendre qu’il vous contacte, qu’il vous donne de ses nouvelles, et vous allez l’accompagner dans son périple lunaire.

Voilà toute la force de Lifeline : vous donner l’impression de parler par textos à quelqu’un. À un vrai quelqu’un.
C’est devenu tellement banal, on le fait tout le temps avec tout le monde. La différence, c’est qu’ici, vous le faites avec un type à des années lumière de vous. Taylor vous contacte par hasard quand vous lancez le jeu pour la première fois, la connexion s’établit avec vous. Il est soulagé parce qu’il tombe enfin sur quelqu’un. Vous discutez un moment puis il vous laisse.
Vous recevez une notification. Il s’explique et au bout de quelques minutes (parfois longues) de monologue, vous demande de choisir un truc. Il n’est pas toujours d’accord avec vous mais souvent s’exécute. Quelques fois, il vous demande d’être vraiment sûr(e) de vous. Parfois même, il s’oppose à vos choix.

Quels qu’ils soient cependant, vous serez immergé(e) dans cette aventure temporelle puisque, lorsque Taylor dormira, il ne se passera rien. Lorsqu’il marchera dans une plaine et qu’il voudra la paix, il ne vous contactera pas. Il vous faudra attendre. Comme lorsque votre crush tardera à vous répondre après que vous lui ayez avoué qu’il/elle vous manquait. Vous serez à l’affût de l’allumage soudain de la dalle de votre téléphone (ou de votre montre si vous êtes équipé de l’Apple watch) en espérant de ses nouvelles.

Et le plus marrant, c’est que vous pourrez adopter le comportement que vous voulez. Si vous êtes du genre compatissant, vous serez d’un grand réconfort pour notre trouillard esseulé. Et si vous êtes du genre sadique… et bien, essayez de le faire tuer le plus rapidement possible !

Hormis quelques lignes de dialogue un peu longues, le plus gros défaut de Lifeline réside dans le vocabulaire plus que limité de Taylor face à une situation extraordinaire. Ce moyen de stimuler l’excitation et de créer le suspense est un peu forcé puisque les « Oh bon sang ! » vont pleuvoir, mais genre, comme si vous étiez en Bretagne (rapport à la pluie, toussa).
Enfin, il faut accepter les limites de l’exercice et de vivre l’aventure comme une véritable histoire, pas trop mal écrite (malgré quelques incohérences d’attitude de la part de Taylor), avec la naïveté du personnage et un léger manque d’opportunités.

Dans tous les cas, ça vaut le coup. Surtout à 99 centimes. Vous auriez tort de vous priver.

 

Jeu disponible sur : Mobiles (Android, iPad et iPhone)

Fahrenheit 451

extrait couverture fahrenheit 451

Fahrenheit 451 se présente comme un banal roman de science fiction, une anticipation de la dérive des « démocraties » occidentales technologiques, vue par le prisme d’un pompier pyromane, bruleur de livres.

Et d’ailleurs, c’est ce qu’il est. Ou du moins, c’est ce qu’il est du début jusqu’à la page 82 et de la page 89 jusqu’à la fin.

Entre ces intermèdes narratifs intéressants mais ordinaires, ou du moins pas fantastiques, se dissimule un discours extraordinaire et surpuissant sur le pourquoi de l’interdiction des livres, constitué comme une formidable charge contre la société moderne, les journalistes, le politique, le merchandising, la publicité, et tout ce qui corrompt l’esprit humain et l’avilit chaque jour un peu plus dans notre société contemporaine.

C’est simple, mais c’est grand. Ça tape dur mais justement et précisément. Ça scotche. Ça arrache même.
Alors, à côté, l’histoire de ce pompier un peu lent mais finalement pas si con, on accepte de la suivre, parce qu’après cet indéfinissable moment, on est d’accord pour aller au bout. On prend le tout, et on ne gardera que le cœur, le meilleur.

Visitor Q (2001)

visitor q affiche Takashi Miike

Les superlatifs extatiques me manquent…

Visitor Q n’est rien moins que L’abécédaire explosif et obscène de toutes les choses dégueulasses que quelques maléfiques génies ont attribué à la famille canonique du XXIe siècle. Celle qui vit sous l’ère de la télé-réalité, de la gloire instantanée, des relents de puritanisme vulgaire mal placés, de la dépendance, de l’égotisme et de la dépression organisée.

Le tout, mesdames et messieurs hypnotisés, panaché dans une ambiance caméra à l’épaule amateur, cheapos et foutraque, grand-guignolesque parfois, nue et crue, mais qui sait se montrer aussi tranchante et subtile.

Un spectacle de cirque moderne en somme, une chiasse philosophique brillante.

[SPOIL]

Tags de la critique :

viol, viol de cadavre, nécrophilie, violence d’un mineur sur sa mère, proxénétisme d’un mineur sur sa mère, inceste, prostitution incestueuse, humiliation, urophilie, sodomie, viol avec un micro, éjaculation précoce, …

La chasse (2012)

mads mikkelsen la chasse 2012

Avant je faisais des blagues dans les titres…

Et puis il y a eu La chasse.

 

Comme son nom ne l’indique pas, la chasse n’est pas un film d’action. Mais comme il le suppose, c’est un film violent. De cette violence différente, au départ indicible, mais qui s’insinue progressivement, attaque subrepticement, jusqu’au point où, alors que vous commencez à réaliser, il est trop tard. Trop tard pour faire machine arrière. Trop tard pour accepter. Trop tard pour réparer.

La chasse, c’est l’histoire de cet homme, incarné par Mads Mikkelsen (le méchant de Casino Royale, le viking muet du Guerrier silencieux), blessé mais vivant et humain. Il travaille dans un jardin d’enfants, une sorte de centre aéré. Il vit pour ces enfants, et pour le sien, qu’il essaye de voir malgré les difficultés que fait son ex épouse.

C’est un village, où tout le monde se connaît. Les hommes chassent et boivent. Ils sont amis. Jusqu’à ce que tout se dégrade.
On revit un drame national à petites lampées. On subit la déchéance d’un homme, outrageusement authentique, poignant, digne et profond. On est chahuté par les quolibets, la voix, le ronflement qui monte, qui monte, qui submerge tout et tout le monde, jusqu’à la moindre parcelle de raison, ne laissant la place qu’à la foule, cette masse informe qui écrase et qui salit, qui ne comprend rien et qui saccage tant qu’elle peut. Cette foule qui ennuie, qui tressaille inconsciemment, s’acharne et, toujours, se refuse à se remettre en question. La chasse constitue une extraordinaire analyse sociologique de la foule, cette foule que les sociologues et psychologues ont maintes fois tenté d’expliquer.

Tous les ingrédients du dérapage sont réunis dans cette expérience sobre, propre, filmée au millimètre, gavée de photo magnifique. L’enfance, l’innocence, les croyances, les préjugés.

Thomas Vinterberg surfe magistralement sur cette vengeance qui ne s’arrêtera jamais, sur la haine, sur l’oubli, sur la bêtise et, enfin, sur cette foule, compacte et puissante que rien n’arrête, pas même les erreurs qu’elle commet, parce que les croyances sont plus fortes que les faits, parce que la foule préfère croire au drame qui justifie ses errements, parce qu’elle cherche une réponse et se satisfait de la pire car elle l’immunise et la protège contre le doute, contre l’inconnu, contre elle-même…

Un grand film.