À l’hôtel

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T’as beau être au courant de tout aujourd’hui, y’a toujours des trucs qui te chiffonnent sur le fonctionnement des hommes et des femmes. Je veux dire, comme l’écrit Coupland, tu peux faire un burnout à cause de toutes les infos que tu risques de trouver sur le net. Quand t’as une question, il y a tellement de chances que le net ait la solution que c’en est flippant. Mais malgré tout ça, et les encyclopédies et les profs et les scientifiques et tout, il reste des questions qu’on ne peut pas résoudre. Pas comme ça.

T’es à l’hôtel avec ta femme. Tu l’emmènes là chaque année, ou alors c’est la première fois que vous venez tous les deux. Vous travaillez dur toute l’année et tu t’achètes un peu de tranquillité en lui permettant de faire des photos originales qui feront mouiller de jalousie ses collègues.

Mais c’est pas la question. Au fond, on s’en fout de ta femme, elle est juste un prétexte pour que tu essayes de croire que tu peux encore bander sans cachetons bleus. Tu te promènes entre les tables au moment des buffets et d’un oeil lubrique tu cherches celles que tu aimerais te faire mais que tu ne te feras jamais. D’abord parce que ta femme est là, et ensuite parce que tu n’as pas assez de couilles. Et enfin, oui, parce qu’on ne sait jamais comment les femmes réagissent — et surtout leur mari.

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Du coup, c’est le début de la deuxième semaine. Vous êtes là pour deux semaines complètes. Vous vous la mettez le soir au buffet. Tu la tires un peu avant de dormir. Le premier soir, elle était tellement contente qu’elle t’a fait une pipe. Tu t’en souviens parce que c’était pas arrivé depuis environ un million d’années. La journée, vous sortez peinards. Vous allez picoler dans des bars en ville où la navette de l’hôtel vous a déposés. Vous achetez trois souvenirs pour la famille — c’est important de les faire râler aussi, ceux-là. De temps en temps, vous faites une promenade, bras dessus, bras dessous. Mais au fond, ce qui vous excite, c’est les cocktails gratos en fin de journée au comptoir du bar de l’hôtel.

Bon, ce soir, ta daronne, elle a envie de pioncer. Mais toi, t’es tout émoustillé parce qu’une pimbêche qui parle même pas ta langue t’a reluqué pendant que tu te resservais des moules et qu’elle se remplissait l’assiette de pain brioché et de beurre. Bordel, il était vingt et une heures et elle ne pensait encore qu’à bouffer du pain et du beurre. Foutue gonzesse. Mais elle t’a lancé un regard de tueuse, ses pupilles, dans ses grands yeux pleins de rimel, de crayon noir et autres voluptés incompréhensibles, elles t’ont déshabillé et tu t’es même senti un peu violé. Et t’as aimé ça.

Vous êtes dans votre chambre avec ta femme. Une belle grande chambre avec deux paires de rideaux à fleurs, une peinture orange saumon collée sur les murs, un peu de marbre radioactif dans les toilettes et une télé écran géant accrochée au mur, comme si vous aviez fait plus de trois mille kilomètres pour regarder des pingouins débiter l’inhumanité en spots de trente secondes dans une langue dont vous ne captez que trois mots — l’un d’eux étant football.

Elle se met au lit après s’être collé des tranches de concombre sur les yeux et du yaourt à la pastèque sur le reste du visage. Elle te dit qu’elle te voudrait près d’elle. T’as beau être disposé à faire un tas d’efforts, ta volonté a des limites et tu préfères décamper fissa.

Au rez-de-chaussée, il y a de l’animation. Tu ne veux pas lamanquer et ta bonne femme te comprend. Tu la rassures en lui disant que tu ne pars pas loin, histoire de te rassasier de la solitude de tous ces vacanciers installés au milieu d’un hall farci de fauteuils en osier, la tête qui dodeline au rythme de musiques jouées au synthé et chantées par une quarantenaire qui raccourcit sa robe à chaque anniversaire.

Ce que tu trouves pourtant une fois en bas dépasse tes espérances. Tu penses un instant que tu te feras engueuler quand tu te décideras enfin à remonter mais cette idée s’efface en même temps que le spectacle prend tout ton cerveau et le suce comme une professionnelle.

Au départ, tu espérais retomber sur cette poulette ronde et gourmande, dont tu imagines le mari peu farouche, et que tu voudrais bien tringler en douce dans les chiottes. Sauf qu’aussitôt en face du show, tu oublies son existence et il faudrait bien te frapper les joues avec un battoir pour te faire revenir la mémoire.
Il y a bien une scène. Disons plutôt une sorte d’estrade, avec un double synthé Yamaha installé. Derrière le synthé, un tabouret de bar et des caisses qui surélèvent une table de mixage d’où partent des fils et des câbles qui donnent un air sérieux à l’ensemble.

C’est l’hôtel qui paye des types chaque soir pour occuper ses clients. Un soir, c’est karaoké, un autre, chant grégorien — et rien à foutre du caractère local, les gens sont pas là pour apprendre ou découvrir les coutumes locales.

Ce soir-là, ça devait être animation musicale. Un couple périmé qui fait des reprises criminelles de Freddy Mercury ou Phil Collins. Mais quand tu arrives en bas de l’ascenseur, tu entends frapper dans tes mains et tu ne vois qu’un immense chapeau qui recouvre la moitié du salon. Environ au milieu et sous le chapeau, il y a un type, buriné, moustachu comme un portugais, qui crie des phrases dans toutes les langues. En anglais, en allemand, en français — et même en portugais, mais personne n’y comprend rien.

Il raconte des blagues auxquelles rient des boulimiques alcooliques. Ils se tiennent une panse qui aurait plus besoin d’une grue que de leurs mains. Ils se dandinent sur leur fauteuil en osier en faisant craquer les pieds et les jointures. Le bonhomme sous son sombrero géant les astique. Il fait venir au milieu de la pièce des volontaires. Il n’y a que des femmes qui sont volontaires. C’est extraordinaire. Et il n’y a pas que les vieilles que plus personne ne veut toucher, même pour de l’argent, qui se lèvent. Il y a aussi les jeunes, encouragées par leur copain. Ils tapent dans leurs mains et les poussent de la main de manière joviale pendant que le moustachu lustre ses babines poilues, toutes dents dehors.

Elles se lèvent et il les place. Il leur donne la marche à suivre en trente-deux temps. Il se met derrière elles et les guide avec ses hanches pour qu’elles soient bien dans le rythme. Il retourne enclencher la musique d’une touche sur son super synthé, il s’essuie la gueule avec un mouchoir en papier qui lui laisse des copeaux accrochés dans la moustache et tout le monde se met en branle. Sur une macaréna endiablée, le public tape dans ses mains pendant que le portugais de service file des coups de sabre à travers son pantalon dans les jupes des épouses qui rient aux éclats.

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Toi t’es là, avec ta bite et ton couteau et la seule chose qui te vienne à l’esprit, c’est une envie puissante de démarrer une thèse de sociologie sur l’ennui dans les îles paradisiaques. Il n’y a plus rien à exprimer. Tu te diriges vers le bar. Tu voulais commander une bière, mais tu te souviens que tout est illimité alors tu demandes un double whisky sans glace et sans bulles que tu avales aussitôt. C’est au moment où tu lâches un rot salvateur que la pouliche aux yeux redessinés passe devant toi, croupe au vent, la main dans celle de son mari qui, moins demeuré que les autres, l’emmène à l’écart de la troupe hypnotisée. Elle ne te jette même pas un regard. Tu commandes un autre double que tu t’enfiles aussi sec et tu t’essuies la bouche avec la manche de ta chemise. Tu reste un petit moment à regarder le moustachu au sombrero peloter le cul d’une vieille puis les seins d’une femme qui ne demande que ça pendant que son mec la filme avec son téléphone dernier cri. Il lui dit : « Chérie, continue comme ça, c’est trop drôle. » Et pendant ce temps-là, le sombrero glisse un doigt dans une culotte trempée et s’en lisse les moustaches.

Au bout d’une minute ou deux qui ont semblé des heures, au bout de claquements dans les mains, de ‘Olé’ et autres vertigineuses participations du public à une fête aussi fabuleuse, tu reprends l’ascenseur sans dériver un instant des infos que balance ton portable. Gaza est encore sous les bombes mais pour une fois, ça te foutrait presque le sourire à côté de ce à quoi tu viens d’assister.

Arrivé devant la chambre, tu frappes trois ou quatre fois le temps que ta chère et tendre daigne t’ouvrir. Mais ce n’est plus la même. Elle a troqué ses concombre pour un porte jarretelles, un soutif percé au niveau des mamelons et un magnum de champagne qu’elle a déjà à moitié vidé. elle t’attrape par la chemise et c’est là que tes vacances démarrent pour de bon. Le reste, c’est que du vent en fin de compte.

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