La chasse (2012)

mads mikkelsen la chasse 2012

Avant je faisais des blagues dans les titres…

Et puis il y a eu La chasse.

 

Comme son nom ne l’indique pas, la chasse n’est pas un film d’action. Mais comme il le suppose, c’est un film violent. De cette violence différente, au départ indicible, mais qui s’insinue progressivement, attaque subrepticement, jusqu’au point où, alors que vous commencez à réaliser, il est trop tard. Trop tard pour faire machine arrière. Trop tard pour accepter. Trop tard pour réparer.

La chasse, c’est l’histoire de cet homme, incarné par Mads Mikkelsen (le méchant de Casino Royale, le viking muet du Guerrier silencieux), blessé mais vivant et humain. Il travaille dans un jardin d’enfants, une sorte de centre aéré. Il vit pour ces enfants, et pour le sien, qu’il essaye de voir malgré les difficultés que fait son ex épouse.

C’est un village, où tout le monde se connaît. Les hommes chassent et boivent. Ils sont amis. Jusqu’à ce que tout se dégrade.
On revit un drame national à petites lampées. On subit la déchéance d’un homme, outrageusement authentique, poignant, digne et profond. On est chahuté par les quolibets, la voix, le ronflement qui monte, qui monte, qui submerge tout et tout le monde, jusqu’à la moindre parcelle de raison, ne laissant la place qu’à la foule, cette masse informe qui écrase et qui salit, qui ne comprend rien et qui saccage tant qu’elle peut. Cette foule qui ennuie, qui tressaille inconsciemment, s’acharne et, toujours, se refuse à se remettre en question. La chasse constitue une extraordinaire analyse sociologique de la foule, cette foule que les sociologues et psychologues ont maintes fois tenté d’expliquer.

Tous les ingrédients du dérapage sont réunis dans cette expérience sobre, propre, filmée au millimètre, gavée de photo magnifique. L’enfance, l’innocence, les croyances, les préjugés.

Thomas Vinterberg surfe magistralement sur cette vengeance qui ne s’arrêtera jamais, sur la haine, sur l’oubli, sur la bêtise et, enfin, sur cette foule, compacte et puissante que rien n’arrête, pas même les erreurs qu’elle commet, parce que les croyances sont plus fortes que les faits, parce que la foule préfère croire au drame qui justifie ses errements, parce qu’elle cherche une réponse et se satisfait de la pire car elle l’immunise et la protège contre le doute, contre l’inconnu, contre elle-même…

Un grand film.

J’ai faim

Depuis toute petite, je n’ai de passion que la nourriture. Je mange sans discontinuer, dès que je le peux. Toute la journée, le soir. Même la nuit, je me réveille avec l’estomac qui fait des siennes. Ce n’est pas une contrainte pour moi, ni un calvaire. J’adore ça. Un paquet de petits beurre. Mes parents s’inquiétaient, ils m’emmenaient voir des nutritionnistes qui me prescrivaient des régimes. Les gâteaux étaient enfermés dans des placards en hauteur d’abord, puis sous clé lorsque j’ai grandi. Mais rien n’y faisait. Du riz sauce au poivre. S’ils ne me nourrissaient pas suffisamment, je mangeais les tapis. Du salon, de la salle de bain. Ou la moquette qui recouvrait la lunette des toilettes ou celle au sol, là où les dernières gouttes de papa tombaient.

Si je ne mangeais pas, je pleurais. Et je dépérissais. Contre fortune, bon cœur bien forcé, mes parents me laissaient me gaver, tout en veillant à ce que je ne me gâte pas. Pas trop sucré, pas trop salé. Ils m’ont inscrite à la danse, au judo, au foot. Tout était bon pour que je me dépense un maximum. Salade gésiers. Ils s’inquiétaient, à raison, pour ma santé. Mais le problème n’est pas venu d’où ils l’attendaient.

J’emportais des sacs de goûter qui ne rentraient pas dans mes cartables d’école.
Evidemment, je grossissais quand même. Bien que je n’ai jamais eu aucune ambition, j’ai concouru malgré moi et ai failli devenir la femme la plus grosse du monde. Haagen-Dazs brownie choco, 500ml. A même pas vingt-cinq ans. Pas de diabète, pas d’hypertension. Rien de tout ça.

Dès que mes parents sont morts, j’ai arrêté le sport. Je n’ai pas spécialement enflé à partir de là. Mais ma mobilité s’est réduite. J’avais du mal à me retenir et tous ces kinders, ces ferrero, ces snacks et ces hamburgers (j’adore aussi les hamburgers et la sauce pomme frites du Mc Do et la sauce chinoise et les dips de Quick et le nuoc-mam des fast food chinetoques), je les engloutissais à la chaîne. Ma ceinture abdominale s’est ramollie et mon vente a gonflé. J’ai d’abord pensé que j’étais enceinte (vous riez, mais vous seriez surpris du nombre de types qui aiment les grosses, qui aiment se blottir sous la masse de toute ma chair, à s’en étouffer), mais pas de petite graine en moi. Juste mes tubes digestifs qui se dilataient à l’infini.

Je suis clouée dans un mon fauteuil pour gros et je vois mon nombril pointer vers le ciel, comme un téton divinement excité. J’enfile une barre de petit déjeuner fourré. Mon ventre grossit à vue d’œil. J’ai un peu peur, mais qu’y puis-je ?

La peau se tend. Ça me tire. Je ne vois plus Claire Chazal, engloutie sous la graisse qui s’étale et se répand. Je ne l’entends plus non plus, le son des hauts parleurs est étouffé. Je m’étends dans l’appartement, recouvre chaque meuble, comme de la lave. Sauf que c’est mon corps. Tetsuo. Je pense à du hachis parmentier.

Je coule sans pouvoir m’arrêter. Je glisse sous les portes, emplis les espaces, bouche les aérations. Mon corps n’est plus qu’une immense flaque grandissante de gras informe. Je dégouline. Je me sens conne. Mais j’ai encore faim.

Limbo (2010)

limbo logo affiche noir et blanc

Incroyable tout le battage médiatique dont ce mini jeu a bénéficié.
Sous couvert d’une ambiance particulière, ce jeu « indé » a fait les choux gras de toute la presse spécialisée à sa sortie. Limbo surfait de manière arrogante sur l’admiration qui animait les journalistes dès qu’une petite production voyait le jour hors des sentiers des gros éditeurs.

Sauf que Limbo n’a rien d’un Braid.
L’univers et le personnage sont certes mignons tout plein, le premier dans ses tons de noir et de gris hyper sobres et design, et le héros avec ses grands yeux et sa tête d’enfant, il n’en demeure pas moins que Limbo n’est rien d’autre qu’un bête jeu de plateforme en noir et blanc avec des énigmes à chaque tableau.

Le premier problème, c’est la maniabilité, pénible au possible, aggravée qui plus est par le phénomène poupée de chiffon (ragdoll) hyper légère qui achève de rendre la progression vraiment lourdingue.

Et puis, on s’ennuie ferme dans cette succession de tableaux dont les mécanismes sont plus frustrants qu’intelligents. Pas du tout jouissifs, tout juste rattrapés par le sentiment de satisfaction éprouvé à chaque niveau passé, après avoir pesté contre ce bonhomme trop léger, et légèrement handicapé physique…

Pour couronner le tout, Limbo s’affranchit aussi d’une histoire. N’attendez donc pas de révélation ou de mise en scène. 24 chapitres et c’est marre, si on omet l’astuce honteuse des œufs à trouver tout au long des niveaux pour rajouter à la durée de vie très courte (mais suffisante) du soft.

Over hypé à mort.

Spartacus (2010)

Il faut tout revoir, tout refaire, tout réécrire. Tu n’es pas préparé à ça. C’est au dessus de ce à quoi on peut normalement s’attendre. Tous les beaux discours préparés, les idées déjà couchées sur papier, il faut les repenser. Plus fort. Plus loin.

Spartacus réinvente la légende que tout le monde connaît. La guerre des damnés, qui vient conclure un cycle démarré de manière un peu bancale mais déjà attachante, c’est LA légende, le monument qui redéfinit l’epicness et l’awesomeness à lui tout seul. Peu importe les tares que la série se traîne comme un boulet depuis ses débuts, le cheap grandiloquent de sa violence et de sa réalisation, l’inutilité de certains moments, les incohérences et les libertés que le scénario prend avec l’Histoire. Dans Spartacus, tout est grand, merveilleux, émouvant.
Avilissant l’esprit, mutilant l’intellect, il subjugue. Après les refoulements émotionnels, il enivre les sentiments, exacerbe les passions.

Spartacus est une régression psychanalytique. Un retour inavoué à l’ère de l’expression du fantasme. Et c’est ce fantasme qui peuple les rêves, les batailles et les nuits de Spartacus.

La montée en puissance des épisodes se perpétue depuis la saison un, alors il n’est pas nécessaire de s’arrêter à la faiblesse de l’avant dernier épisode de la série. Non, quand bien même il ne serait ni cohérent, ni intéressant, il sert majestueusement la mise en scène de cette fin de règne aux couleurs définitives. Quatre saisons en crescendo parfait.

Lucy-Lawless-Spartacus

C’est comme la première fois que Sangoku meurt (et qu’on ne sait pas encore qu’il va ressusciter), parce que oui, Spartacus est un des fils spirituels de toute cette génération de mangas épiques et héroïques, dont l’ambition n’était que de développer chez ses spectateurs des valeurs estimables comme l’honneur, la fraternité, l’honnêteté. Tu as sûrement grandi avec Sangoku, Shyriu. Si ce n’est pas le cas, tu as en quelque sorte raté une bonne partie de votre vie. Spartacus n’est rien d’autre ; cette pluie d’honneur, de bravoure, de fraternité et de trahison, où les pantins se hissent au statut d’icônes, d’idoles alors qu’autour d’eux s’écroule la vie. Mais basiques justement, tu ne respires plus que la vibration de l’action, celle qui ravage tout sur son passage.

Gannicus, Crixus, Agron, Lugo et tous les autres offrent un fucking plaidoyer en faveur de la liberté (non sérieux ?!), mais aussi et surtout de l’égalité. Ils n’arborent que cette fierté bien placée, réfléchissent, pensent, pardonnent, pansent et se repentent, comme des Hommes, ces êtres sexués de genre indéfini dont la définition emporte rêves et gloire par la hauteur qu’elle impose, admiration et humilité, tant de qualités dont la série est remplie ras la gueule jusqu’à t’étouffer de bonheur avec. Spartacus, comme Albator, te propose de devenir un être meilleur, et il fait même en sorte, posant sur la table des coronès grosses comme la télé n’en a pas vu depuis longtemps, de t’expliquer par un menu déroulant sans subtilités que l’homosexualité et le sexe, ce n’est pas un tabou.
Ce n’est pas juste pour te vendre des seins magnifiques (même s’il y en a vraiment beaucoup et que certains sont vraiment beaux) portés par de non moins sublimes créatures, ou des hommes musclés et viril(istes). Tous les points de vue obscurantistes finissent par être balayés par les valeurs simples que les humains oublient si facilement de porter haut et de défendre. Spartacus, vibrant hommage shônen à la dignité de l’homme, transcende les clivages des époques, sans discrimination, et pourtant subissant tellement fort la pression du groupe. Spartacus demeure le dernier héros magnifique, fier et droit, bon, pas raciste, ni homophobe, puisque dans son monde, il bannit ces tares au point de ne les plus voir même exister.

Spartacus a cultivé un sens inné du suspense, et du syndrome de la cocotte minute. Relâchant la pression par à-coups pour éviter que tout explose. Jusqu’à la fin.

Muddy Hill-Rebels battle RomansCette dernière saison, plus violente et sale et terrifiante que les autres, saccage tes défenses à coups de sabre ébréché, taillant à travers tes idéaux, tes personnages fétiches. Tout y passe, dans un macabre crescendo duquel il est impossible de se détacher. Les précédentes t’avaient excité, énervé, et à la fin, tu es dévasté.

Bien sur, et on s’en branle, Spartacus s’arrange avec la vérité, mais alors que la fin surgit, elle est, contre toute attente, complètement surprenante. Et la haine vouée à ces esclavagistes de Romains n’est rien et s’efface devant la tristesse absolue qui étreint quand les héros tombent au combat.

Le final est à l’image du reste de la série, ultime, formidable, magique.
Spartacus est un être comme il en faudrait bien plus pour assurer à l’humanité une survie digne et méritée. Il fait de sa série un hymne à cette image, simple et parfois désuète, facile, accessible mais terriblement difficile à maintenir.

Et on passe facile sur la 3D car les costumes et le maquillage arrachent tout. Les gueules désemparées mais enragées par la soif de vaincre et de rétablir une Justice qui n’existe pas en ce monde explosent à l’écran dans une classe absolue balayant sur son passage les meilleurs personnages de jeux vidéo (Dante & consorts) ayant pourtant fondé leur réputation sur leur caractère de poseur et de style dans l’assassinat. Les épées tranchent les gorges aussi facilement que tes dernières réticences.

Dan-Feuerriegel-is-Agron-Dustin-Clare-is-Gannicus-Liam-McIntyre-is-Spartacus-Manu-Bennett-is-CrixusAntithèse des séries classiques et réalistes, Spartacus soulève et transperce ton petit coeur de mauviette poisseuse vautrée au fond de son canapé. Elle t’arrache à ta torpeur et te cloue sur cette putain de croix. Cette croix effrayante. Tu fulmines et vibres et pleures comme une fillette (ou une tafiole, c’est pas sale), tu ris et jubiles et ne peux plus détacher ton regard de ces images et de ces musiques dont les choeurs chaque fois plus loin te font voyager. Même le générique de fin, mêmes les dernières images avant le noir ne parviennent à tuer ce qui vient de se passer.

La claque magistrale qu’inflige cette série, partie de rien mais qui a su conquérir, épisode après épisode, un public bien heureusement soumis, tressaillant à chaque instant, se sentant respecté comme rarement, c’est le miracle de la révolution des esclaves. Le souffle de la vie qui devrait nous animer. Basique, vraiment, mais pas simpliste ou stupide, Spartacus incarne un modèle. Le modèle de la qualité qu’il faut suivre et protéger.

The sex list (2014)

sex list to do list affiche

Amis amateurs de films drôles et moins légers qu’ils paraissent, nostalgiques de la période révolue des joies inextinguibles de l’American pie, hauts les cœurs ! la relève a sonné.

Cette relève, elle se nomme The to do list. Honteusement rebaptisé The sex list en français pour attirer le spectateur boutonneux en pleine floraison hormonale, le film s’adresse avant tout aux gens nés dans les années 80 ou un peu avant ayant grandi dans la glorieuse périodes des nineties.

Le générique et les premières minutes du film lancent d’ailleurs un appel des moins subtiles à cette tranche d’âge en faisant un panégyrique de l’époque de la VHS et des tenues flashy ridicules.

Un American pie féministe

Aubrey Plaza incarne Brandy Klark, une génie un peu chiante et complètement asexuée. Avant l’entrée à l’université, sa grande sœur la convainc de découvrir les joies de la sexualité, histoire de n’avoir aucune faille et tout savoir sur tout. Elle élabore alors une liste de toutes les choses qu’il faut avoir faites et entend bien valider chaque ligne.

to do list la completeCe pitch simplissime nous fait rencontrer une galerie de personnages excellents (casting parfait qui va de Donald Glover à Bill Hader en passant par Christopher Mintz-Plasse, Rachel Bilson (sublime) ou Connie Britton, acteurs révélés pour certains dans le cadre des productions Apatow et consorts (Community), qui sont des valeurs sûres.

donald glover dancing to do listLa différence avec « avant », c’est que le personnage central est une une nana  qui souhaite passer l’épreuve du feu. Ce petit changement permet toute une nouvelle série de gags franchement funs (si on est sensible à cet humour de merde, ce qui est mon cas, je vous emmerde) mais apporte aussi une vision beaucoup plus égalitaire de la chose sexuelle : les femmes ont envie, pratiquent, découvrent dans la joie et la bonne humeur. Elle ne sont pas considérées comme des objets ou des faire-valoir…

Ein big problem

… Enfin, jusqu’à la fin. Si la structure très classique du film (la comédie romantique de base) n’est pas particulièrement engageante, elle se dévoile néanmoins de manière amusante et jamais ennuyeuse. Le seul problème, c’est cette fin aussi prévisible que millimétrée. L’actrice sort de son rôle, s’impose en narratrice moralisatrice et donneuse de leçons de vie aussi inutiles que gênantes dans un long métrage qui a su rester, jusqu’à ce moment, jubilatoire grâce à son fond nature et décomplexé.

amberMais ne boudons pas notre plaisir plus longtemps. Bien qu’on puisse regretter un tel amoncellement de clins d’œil à notre fibre nostalgique (on pourrait réutiliser le film comme un document historique à destination de la nouvelle génération qui n’a pas connu ces années là), l’ensemble tient la route, nous fait rire, apporte un peu de fraîcheur à un genre qui en avait bien besoin et nous fait passer un moment au paradis des couleurs criardes et des stéréotypes cosmogoniques.

orgasm-brandy klark

« On/Off », un philosophe dans les coulisses du Grand Journal (2013)

On Off un philosophe dans les coulisses du Grand Journal 2013 Ollivier Pourriol

Ollivier (avec 2 l) Pourriol, ex chroniqueur à Canal… Comment ? Vous ne voyez pas ? Lui non plus, et à priori, c’est normal. « C’est le format ».
Donc Ollivier Pourriol raconte dans On Off un an de chronique au Grand journal, la grand messe de Denisot, Massenet, Apathie (le plus grand journaliste du monde), et de leur farandole d’invités.
Ollivier Pourriol explique, dans une succession mi anonyme, mi éventée de dialogues, comment s’est déroulée cette année pour lui, depuis son accession au sceptre de chroniqueur et du salaire de ministre qui va avec, jusqu’à son éviction.

C’est une visite dans l’enfer du décor des plateaux télé de divertissement, où le prémâché prépare au prédigéré, où l’intelligence et la réflexion se font défoncer à coups de cutter par l’instantané et le suranné que vous propose l’auteur, engagé parce que philosophe, viré parce que s’intéressant au fond des choses.

On Off enchaîne avec une grande subtilité et un style percutant les jeux de mots tout en restant poli, respectueux de la vie privée de ses interlocuteurs dont il dépeint avec simplicité la bouleversante stupidité, et le désespoir et le vide qui habitent la profession. On Off est insolent mais pas voyeur, une de ses nombreuses qualités.

Jaurès disait que le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. Et c’est ce que fait Pourriol tout au long du bouquin, comme une pénitence pour avoir trop fermé sa gueule, trop accepté, trop subi.

On Off est une analyse poignante et drôle, qui démarre en comédie et sombre, subrepticement, dans le tragique. Il démarre sur les chapeaux de roue et parvient à conserver un rythme constant jusqu’à la fin, comme sur une route que vous ne voudriez pas quitter.

Dans On Off, vous assistez à la description de l’horrible monde parisiano centré où la province n’héberge que des ploucs et des Parisiens en vacances pour un repos bien mérité, un monde pédant, hautain, dédaigneux, égoïste, imbu de sa personne et stupide.

Mais l’histoire raconte aussi des personnages. Vivants. Dressant de Sarkozy le portrait le plus humain et chaleureux qu’on puisse lire, rappelant à Hollande quelques unes de ses promesses de campagne oubliées, discréditant définitivement la blague Apathie qui, dans le texte, se révèle pire encore qu’à l’oral.

Malin, Pourriol casse les murs du livre, déconstruit la structure de sa narration, alterne les dialogues réels et romancés, les situations privées et publiques, titille la curiosité malsaine et rassasie l’intellect. Il fait du lecteur un confident, contre le système qu’il dénonce.

A la fin, il rejoint Laurent Solly. La vérité ne compte pas. Ici, seuls les signes sont bons pour gaver de ce foin divertissant les cerveaux assoupis d’un public qui souffre. Une foule plus qu’un public dirait d’ailleurs Robert Ezra Park.

Ollivier Pourriol auteur de On offOllivier Pourriol auteur de On off

À l’hôtel

hotel de luxe et piscine le soir

T’as beau être au courant de tout aujourd’hui, y’a toujours des trucs qui te chiffonnent sur le fonctionnement des hommes et des femmes. Je veux dire, comme l’écrit Coupland, tu peux faire un burnout à cause de toutes les infos que tu risques de trouver sur le net. Quand t’as une question, il y a tellement de chances que le net ait la solution que c’en est flippant. Mais malgré tout ça, et les encyclopédies et les profs et les scientifiques et tout, il reste des questions qu’on ne peut pas résoudre. Pas comme ça.

T’es à l’hôtel avec ta femme. Tu l’emmènes là chaque année, ou alors c’est la première fois que vous venez tous les deux. Vous travaillez dur toute l’année et tu t’achètes un peu de tranquillité en lui permettant de faire des photos originales qui feront mouiller de jalousie ses collègues.

Mais c’est pas la question. Au fond, on s’en fout de ta femme, elle est juste un prétexte pour que tu essayes de croire que tu peux encore bander sans cachetons bleus. Tu te promènes entre les tables au moment des buffets et d’un oeil lubrique tu cherches celles que tu aimerais te faire mais que tu ne te feras jamais. D’abord parce que ta femme est là, et ensuite parce que tu n’as pas assez de couilles. Et enfin, oui, parce qu’on ne sait jamais comment les femmes réagissent — et surtout leur mari.

hotel santorini grece

Du coup, c’est le début de la deuxième semaine. Vous êtes là pour deux semaines complètes. Vous vous la mettez le soir au buffet. Tu la tires un peu avant de dormir. Le premier soir, elle était tellement contente qu’elle t’a fait une pipe. Tu t’en souviens parce que c’était pas arrivé depuis environ un million d’années. La journée, vous sortez peinards. Vous allez picoler dans des bars en ville où la navette de l’hôtel vous a déposés. Vous achetez trois souvenirs pour la famille — c’est important de les faire râler aussi, ceux-là. De temps en temps, vous faites une promenade, bras dessus, bras dessous. Mais au fond, ce qui vous excite, c’est les cocktails gratos en fin de journée au comptoir du bar de l’hôtel.

Bon, ce soir, ta daronne, elle a envie de pioncer. Mais toi, t’es tout émoustillé parce qu’une pimbêche qui parle même pas ta langue t’a reluqué pendant que tu te resservais des moules et qu’elle se remplissait l’assiette de pain brioché et de beurre. Bordel, il était vingt et une heures et elle ne pensait encore qu’à bouffer du pain et du beurre. Foutue gonzesse. Mais elle t’a lancé un regard de tueuse, ses pupilles, dans ses grands yeux pleins de rimel, de crayon noir et autres voluptés incompréhensibles, elles t’ont déshabillé et tu t’es même senti un peu violé. Et t’as aimé ça.

Vous êtes dans votre chambre avec ta femme. Une belle grande chambre avec deux paires de rideaux à fleurs, une peinture orange saumon collée sur les murs, un peu de marbre radioactif dans les toilettes et une télé écran géant accrochée au mur, comme si vous aviez fait plus de trois mille kilomètres pour regarder des pingouins débiter l’inhumanité en spots de trente secondes dans une langue dont vous ne captez que trois mots — l’un d’eux étant football.

Elle se met au lit après s’être collé des tranches de concombre sur les yeux et du yaourt à la pastèque sur le reste du visage. Elle te dit qu’elle te voudrait près d’elle. T’as beau être disposé à faire un tas d’efforts, ta volonté a des limites et tu préfères décamper fissa.

Au rez-de-chaussée, il y a de l’animation. Tu ne veux pas lamanquer et ta bonne femme te comprend. Tu la rassures en lui disant que tu ne pars pas loin, histoire de te rassasier de la solitude de tous ces vacanciers installés au milieu d’un hall farci de fauteuils en osier, la tête qui dodeline au rythme de musiques jouées au synthé et chantées par une quarantenaire qui raccourcit sa robe à chaque anniversaire.

Ce que tu trouves pourtant une fois en bas dépasse tes espérances. Tu penses un instant que tu te feras engueuler quand tu te décideras enfin à remonter mais cette idée s’efface en même temps que le spectacle prend tout ton cerveau et le suce comme une professionnelle.

Au départ, tu espérais retomber sur cette poulette ronde et gourmande, dont tu imagines le mari peu farouche, et que tu voudrais bien tringler en douce dans les chiottes. Sauf qu’aussitôt en face du show, tu oublies son existence et il faudrait bien te frapper les joues avec un battoir pour te faire revenir la mémoire.
Il y a bien une scène. Disons plutôt une sorte d’estrade, avec un double synthé Yamaha installé. Derrière le synthé, un tabouret de bar et des caisses qui surélèvent une table de mixage d’où partent des fils et des câbles qui donnent un air sérieux à l’ensemble.

C’est l’hôtel qui paye des types chaque soir pour occuper ses clients. Un soir, c’est karaoké, un autre, chant grégorien — et rien à foutre du caractère local, les gens sont pas là pour apprendre ou découvrir les coutumes locales.

Ce soir-là, ça devait être animation musicale. Un couple périmé qui fait des reprises criminelles de Freddy Mercury ou Phil Collins. Mais quand tu arrives en bas de l’ascenseur, tu entends frapper dans tes mains et tu ne vois qu’un immense chapeau qui recouvre la moitié du salon. Environ au milieu et sous le chapeau, il y a un type, buriné, moustachu comme un portugais, qui crie des phrases dans toutes les langues. En anglais, en allemand, en français — et même en portugais, mais personne n’y comprend rien.

Il raconte des blagues auxquelles rient des boulimiques alcooliques. Ils se tiennent une panse qui aurait plus besoin d’une grue que de leurs mains. Ils se dandinent sur leur fauteuil en osier en faisant craquer les pieds et les jointures. Le bonhomme sous son sombrero géant les astique. Il fait venir au milieu de la pièce des volontaires. Il n’y a que des femmes qui sont volontaires. C’est extraordinaire. Et il n’y a pas que les vieilles que plus personne ne veut toucher, même pour de l’argent, qui se lèvent. Il y a aussi les jeunes, encouragées par leur copain. Ils tapent dans leurs mains et les poussent de la main de manière joviale pendant que le moustachu lustre ses babines poilues, toutes dents dehors.

Elles se lèvent et il les place. Il leur donne la marche à suivre en trente-deux temps. Il se met derrière elles et les guide avec ses hanches pour qu’elles soient bien dans le rythme. Il retourne enclencher la musique d’une touche sur son super synthé, il s’essuie la gueule avec un mouchoir en papier qui lui laisse des copeaux accrochés dans la moustache et tout le monde se met en branle. Sur une macaréna endiablée, le public tape dans ses mains pendant que le portugais de service file des coups de sabre à travers son pantalon dans les jupes des épouses qui rient aux éclats.

luxury hotel room

Toi t’es là, avec ta bite et ton couteau et la seule chose qui te vienne à l’esprit, c’est une envie puissante de démarrer une thèse de sociologie sur l’ennui dans les îles paradisiaques. Il n’y a plus rien à exprimer. Tu te diriges vers le bar. Tu voulais commander une bière, mais tu te souviens que tout est illimité alors tu demandes un double whisky sans glace et sans bulles que tu avales aussitôt. C’est au moment où tu lâches un rot salvateur que la pouliche aux yeux redessinés passe devant toi, croupe au vent, la main dans celle de son mari qui, moins demeuré que les autres, l’emmène à l’écart de la troupe hypnotisée. Elle ne te jette même pas un regard. Tu commandes un autre double que tu t’enfiles aussi sec et tu t’essuies la bouche avec la manche de ta chemise. Tu reste un petit moment à regarder le moustachu au sombrero peloter le cul d’une vieille puis les seins d’une femme qui ne demande que ça pendant que son mec la filme avec son téléphone dernier cri. Il lui dit : « Chérie, continue comme ça, c’est trop drôle. » Et pendant ce temps-là, le sombrero glisse un doigt dans une culotte trempée et s’en lisse les moustaches.

Au bout d’une minute ou deux qui ont semblé des heures, au bout de claquements dans les mains, de ‘Olé’ et autres vertigineuses participations du public à une fête aussi fabuleuse, tu reprends l’ascenseur sans dériver un instant des infos que balance ton portable. Gaza est encore sous les bombes mais pour une fois, ça te foutrait presque le sourire à côté de ce à quoi tu viens d’assister.

Arrivé devant la chambre, tu frappes trois ou quatre fois le temps que ta chère et tendre daigne t’ouvrir. Mais ce n’est plus la même. Elle a troqué ses concombre pour un porte jarretelles, un soutif percé au niveau des mamelons et un magnum de champagne qu’elle a déjà à moitié vidé. elle t’attrape par la chemise et c’est là que tes vacances démarrent pour de bon. Le reste, c’est que du vent en fin de compte.

Le retour du concours de popularité indignée

edition speciale BFMTV

S’il y a bien un truc qui devrait foutre la gerbe à l’occasion des attentats, quels qu’ils soient, c’est bien les attentats et pas autre chose, comme par exemple l’adoption d’une posture.
Je ne vais pas vous parler de la géométrie variable de l’indignation et de son activation en fonction de la distance de l’événement, de la religion des victimes ou même de leur couleur de peau et je ne vais pas non plus vous parler de la novlangue qui caractérise certaines victimes en fonction de l’importance qu’on veut leur accorder ou, à nouveau, de la couleur de leur peau (oui, un migrant n’est pas une victime de guerre ni un réfugié, c’est une saloperie d’intrus qui s’incruste là où il n’est pas invité, cela va de soi).

Désormais, en même temps que l’explosion d’une bombe et la mise en orbite de l’éthique de certains journalistes, hésitant encore moins à sacrifier la dignité de leur profession pour de l’audience, un petit déclic se fait dans le cerveau de beaucoup de monde.
Le citoyen cherche à se démarquer. Il fait sienne la souffrance des peuples et des nations endeuillées et porte à cette occasion toute la douleur du monde sur ses humbles épaules.
Ce qui le préoccupe, c’est de le faire savoir et d’en tirer profit.

Je suis plus triste que vous.

Il sait que l’image et l’émotion priment sur la raison et le texte. Il cherche à trouver l’illustration parfaite, celle qui montrera au monde ce qu’il ressent et qui le fera l’envier. C’est encore plus valable s’il sait dessiner.
Le premier qui s’appropriera l’idée de la solidarité dans la douleur gagnera le game. Le but ultime : devenir populaire grâce à sa peine. Partager sur les réseaux sociaux un visuel quelconque qui puisse être à la fois rebelle, amusant, triste, rayez la mention inutile si vous en voyez.

L’avantage, c’est que personne n’est laissé de côté, tout le monde peut participer au concours de popularité indignée : les collectivités et les entreprises s’empressent d’installer en image de profil Facebook le drapeau du pays-touché-et-avec-lequel-on-est-solidaire, sans omettre d’y ajouter leur logo ou un paysage de chez eux.

Il n’y a pas de petit profit.

Vous trouvez une image impertinente qui suggère que vous êtes plus fort(e) que le terrorisme ? Parfait, vous pouvez espérer des retweets par dizaines, voire centaines. N’hésitez pas à piquer une image, la recouper, en changer la couleur de fond pour vraiment vous l’approprier. Mais dépêchez-vous, le temps est compté. Vous n’êtes pas seul(e) à vouloir faire votre aupromo sur le compte d’un événement dramatique et seuls les premiers seront servis.

Tout ce succès amassé, ces nouveaux abonnés, ces pouces bleus…
Quand vous vous regarderez dans le miroir, juste avant de prendre ce selfie qui donne un beau reflet à vos larmes forcées, vous ne pourrez réprimer un petit sourire et vous ne saurez même plus ce que cynisme signifie. Remarquez, on s’en fout, vous venez de battre votre record de cœurs sur Instagram…

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Le loup de Wall street (2013)

le loup de wall street affiche logo

Un type a dit que 2013 avait apporté des blockbusters de grande qualité, et il a cité Django Unchained et Le loup de Wall Street.

Que Le loup de Wall Street soit un blockbuster ne fait aucun doute, c’est sur ; qu’il soit de grande qualité, tout dépend de quel point de vue on se place.

Ah c’est sur que lorsque Scorsese réalise, il y a des choses sur lesquelles on peut compter sans crainte. Le film sera forcément bien tourné, forcément bien joué, forcément bien écrit.
Le loup de Wall Street est effectivement bien tourné, bien pensé. Les acteurs y sont formidables et bien choisis, on voit qu’ils prennent du plaisir, et on croit à ce qu’ils font, même si l’on regrette le faible rôle qu’y joue Matthew McConaughey. Le duo DiCaprio Scorsese fonctionne à merveille, le premier s’en donne à cœur joie pendant tout le film, vivant son personnage à fond.

Il faut aussi féliciter les dialoguistes, dont le travail confine au génie. Les deux premières heures du film sont hilarantes, les échanges fusent comme des balles de tennis servies par un mec qui sait servir, on se marre en même temps qu’on les voit faire et dire toutes ces conneries, s’éclater entre potes, vivre au huitième degré. À ce titre, la discussion concernant le lancer de nains est un exemple parfait de ce qu’offre le film : des répliques drôles, cinglantes, des enchaînements millimétrés, un régal.

D’ailleurs, si on regarde, les deux premières heures du film sont à l’image des dialogues : impeccables, calibrées, jubilatoires, passionnantes. Jordan Belfort est une raclure très attachante, qui s’entoure de potes pour conquérir le monde. Un monde qui lui ouvre les bras de sa superficialité, celle dont on se suffit et qu’on se complait à aimer à la folie.

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Mais ce film est une intrigue de désillusion parfaite, sans fioritures, et au final sans originalité. Un ponte de l’écriture de scénario, Robert McKee, a dit que seules les vingt dernières minutes d’un film comptent. S’il a raison, dans le sens où ce sont effectivement ces vingt dernières minutes qui laissent le souvenir et les émotions de toute l’œuvre dans le cœur du spectateur, c’est aussi là que Le Loup de Wall Street se plante.
La désillusion suppose la déchéance de son protagoniste, et il fallait que Jordan Belfort se gamèle, d’autant qu’il semblerait qu’il s’agisse d’une histoire plus ou moins vraie.

Le problème, c’est la façon dont la gamèle arrive. D’abord parce qu’on ne comprend pas ce qui est illégal, et même si ça n’a pas trop d’importance dans le déroulement du film, ça fait un poil tâche. Ensuite, et surtout, parce que le personnage de Jordan finit par perdre toute crédibilité en agissant comme un débile. Ce n’est pas le seul personnage dont la logique disparaît. Il suffit de voir son épouse à la fin du film, qui deviendrait d’un coup ce qu’elle n’a jamais été, au mépris de ce qu’elle a toujours été.

Ce qui cloche avec la dernière heure, c’est qu’on sait ce qu’il va se passer. Et qu’on s’emmerde terriblement. Tout l’intérêt se joue sur des détails à un moment où on est déjà sorti de l’intrigue, classique à en mourir, ennuyante parce que classique, pauvre pour le public, nulle pour son réalisateur pourtant si prolifique et génial parfois.

Enfin, le sous-texte du film demeure assez illisible. Parce que Jordan accomplit des choses illégales et s’en met plein les poches, on comprend que l’argent c’est mal, que ça brûle. Le spectateur comprend qu’il vaut mieux qu’il reste pauvre. Et puis quand on a de l’argent, on en fait toujours n’importe quoi, la preuve avec toute cette drogue, ce sexe, … L’ennui, c’est que environ quatre millions d’histoires ont raconté cette version.
La vérité, c’est que ce que fait Jordan de manière illégale, des tas de banques (qui ont, paraît-il financé le film) le font de manière licite en provoquant plus de problèmes que Jordan. La vérité, c’est que l’histoire des pourris trop riches qui tombent est éculée. La vérité, c’est que cette justice, on n’y croit plus. La vérité vraie, c’est que devoir se fader encore une histoire comme celle-là, ça fout la gerbe, merde.

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Jurassic world (2015)

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L’époque Crétin c’est

Jurassic world commence par une scène débile, en 3D mal foutue, d’œufs qui éclosent. Comme dans Jurassic Park premier du nom. Mais dans le premier film, ce n’était pas la première scène, c’était un événement. Filmé comme il se devait, avec la mise en scène de la découverte. Là, c’est plutôt rassis, à l’image de tout le film.

Ensuite, on a droit à un jeu méta consistant à mettre parterre les rêves et les joies d’il y a 20 ans. C’est cet homme qui a un t-shirt Jurassic Park et qui trouve qu’un parc avec des dinosaures, c’est bien, suffisant, et qu’on n’a pas vraiment besoin de monstres modifiés génétiquement, qui l’illustre. Il est infantilisé (un adulte avec des figurines sur son bureau) et renvoyé dans ses cordes. Tout ça c’est vieux, il faut tout jeter, achever l’adulescence et passer aux choses sérieuses.
Et c’est l’objectif plus ou moins affirmé de JW : nous montrer sa toute puissance. Derrière un paravent de second degré, consistant à présenter les capitalistes comme des imbéciles qui en veulent toujours plus (ce qu’ils sont), c’est véritablement une mise à mort des valeurs à laquelle on assiste. Tout est sacrifié au spectacle. L’exemple le plus frappant est cette scène avec les dinosaures marins qui prend une tournure d’autant plus acerbe qu’elle est filmée au premier degré, celui d’un grand spectacle qu’il faut avoir vu et dont la résonance avec l’actualité récente, où Seaworld est de plus en plus montré du doigt par les défenseurs des animaux sonne bizarrement aux oreilles. Cette absence de recul instille un propos assez dégueulasse, malsain.

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Kamoulox du scénario

Le film démarre vraiment avec un tour en hélicoptère d’une durée infinie, rendue encore plus longue par la faiblesse des effets spéciaux (on devine bien une maquette incrustée sur un fond vert) qui donne cet étrange sentiment que la technique a régressé depuis 1993.

Puis les poncifs s’enchaînent : un gardien de la galaxie forcément beau gosse (Chris Pratt, encore présent pour sauver la veuve et l’orphelin) se retrouve confronté à une rousse méchante et bonne (Bryce Dallas Howard), venue plus ou moins remplacer Hammond (l’ancien directeur du premier Park), mais pas tout à fait non plus puisqu’Hammond a légué son œuvre foireuse à Masrani, un indien richissime dont le rôle aurait pu être intéressant s’il avait été poussé au-delà d’une mimique de froncement de sourcils et de décisions stupides (c’est la caution « yeux globuleux et humour absurde et pas drôle » autrefois confiée avec plus de succès à Jeff Goldblum).
Le film se déroule ensuite de manière totalement WTF : Grady (Pratt) donne des ordres à des vélociraptors colorés, fait équipe avec Claire Dearing (Dallas Howard, qui est en fait une ex mais pas complètement puisque visiblement, il n’ont pas consommé) contre un dinosaure qui n’existe pas et qui est capable d’organiser une stratégie de conquête tout en étant totalement ignorant du monde qui l’entoure. Oui, c’est très fort et ça mérite quelques précisions : toute l’intrigue du film repose sur le fait que cette pauvre bête, demeurée enfermée toute sa vie, ne connaît rien au monde. Néanmoins, elle est capable d’organiser une diversion pour sortir de l’enclos et tromper ses gardiens (qu’elle ne connaît pas). D’ailleurs, à propos du gardien en question : dans un parc hyper sécurisé, il est chargé de surveiller la bête la plus dangereuse et secrète au monde. Lorsque tous les écrans affichent une disparition de l’animal, sa première réaction est d’avaler une bouchée d’on ne sait quel aliment. À l’image du reste du film, même les personnages se foutent de ce qui leur arrive.
Putain. Ils ont osé.

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Et ce n’est pas le pire. Plusieurs héros, dont on nous rabâche les oreilles tout au long du film, ne jouent aucun rôle si ce n’est de remplir du Giga Octet sur le disque. Barry (Omar Sy) ne sert à rien. Du tout. Hoskins (Vincent d’Onofrio) semble un temps, dans un rôle caricatural de méchant sans l’être mais avec l’ambition violente du militaire de base (pléonasme), pouvoir incarner une source de tension mais au bout du compte, lui non plus ne sert à rien. Idem pour Wu (B. D. Wong, le professeur qui crée les dinosaures) ou Zara Young (Katie McGrath, la « nounou » forcément bonnasse des 2 gosses).

La violence des dinosaures et la justesse dramatique des morts et des rebondissements du premier opus forçaient l’admiration, Jurassic World s’étale devant les yeux du spectateur comme un amas de graisse que rien ne semble pouvoir arrêter : film fast-food qui ne sait pas où il va parce qu’il est trop gras pour voir ses pieds. Absurde.

Une honte organisée et calculée

Mais les pires tares du film restent son incroyable arrogance et sa rancœur. Le génie du mal à l’origine de la création de la bête (Wong/Wu) et la rousse (Dallas Howard/Dearing) nous l’assènent avec fierté : d’abord, le « public » en veut toujours plus. Les dinosaures, c’est dépassé, ça ne fait plus venir personne. Les focus groups l’ont prouvé. Et le second élément est qu’il faut savoir que tout ce que vous avez pu voir par le passé (donc dans les films précédents dont vous revendiquez l’honnêteté et l’authenticité pour descendre cet opus) est faux.

On a la désagréable impression que les scénaristes ont voulu jouer les marketteux (ou qu’on a confié les reines du scénario à des marketteux, qui se sont basés sur les mêmes études de marché idiotes que celles revendiquées dans le film pour justifier la création du monstre) et que ceux-ci ont ironisé sur cette situation : « on sait qu’on fait de la merde, mais on va la justifier par la stupidité du public tout en détruisant leurs rêves. »

Comme ce petit garçon jaloux de voir son camarade de classe encore émerveillé des cadeaux qu’il a reçus à noël et à qui il dit pour se venger que le père noël n’existe pas.

Une diarrhée d’Indominus Rex

Pour conclure, Jurassic World un film vraiment poussif, technologiquement à la ramasse, doté d’un propos plus que douteux. Le tout appuyé sur une structure vieillotte calquée sur le film d’origine (la découverte du centre, les enfants livrés à eux-mêmes —une chance qu’ils ne soient pas trop débiles même si le mini génie est une caricature insupportable—, la course poursuite et le final… digne de Godzilla contre King Kong —on me signale que le mot politiquement correct pour qualifier ce final est « merdique », je le reproduis donc ici sans commentaire supplémentaire), et ce malgré la musique d’origine géniale, ici pourtant un peu saccagée, imposée et réarrangée n’importe comment, rendant inopérant le souffle épique qu’elle insufflait à l’aventure.

TL;DR

Ce film est une purge immonde, ne le voyez pas. Jamais.