La conjuration des imbéciles

Le miroir aux alouettes des imbéciles qui se sont crus intelligents et qui, par leur bêtise, ont donné corps à une légende avec du sens.

la conjuration des imbeciles coverLa conjuration des imbécile porte outrageusement bien son nom.
Tant le fond que la forme se rapportent à cette ambition d’abattre la race humaine qui, de toutes façons, ne mérite aucun traitement de faveur. Elle l’a bien cherché.
La galerie de tous les personnages en témoigne dans la conjuration, qui n’est qu’une immense suite de portraits des hommes et des femmes de l’époque, dont les ambitions et désirs contradictoires, voire opposés, se rejoignent malgré tout sur le chemin de la déchéance.
L’autodestruction de l’humanité, qui s’annonce au pas de charge, semble inéluctable.

Quels que soient les caractères, le niveau d’éducation, la culture, l’origine sociale ou géographique, les aspirations personnelles, les métiers, l’Homme file vers le mur tout heureux. Si les cons n’ont que ce qu’ils méritent, les intelligents ne sont en définitive rien que des oisifs et persifleurs sans vision. La société s’est tournée vers le pire, et entend bien persévérer.

C’est une histoire qui possède des relents puissants de purin. La conjuration ne vieillit pas. Les cons sont partout et leur subséquente autosatisfaction entretient et promeut le climat délétère d’une société qui finit par se détester après que tous ses membres se soient bien haïs les uns les autres. Le purin se déploie. Chacun ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Les apparences et l’égoïsme ont définitivement remplacé la noblesse du monde…

Mais là où La conjuration des imbéciles fait fort, c’est qu’elle donne raison au bouquin, et par là même, justifie son existence et sa gloire, par la stupidité ambiante qui l’a porté aux nues.

Concéder que le livre est longuet, pénible, parfois même très ennuyeux n’enlève rien à sa légende : parce que l’auteur s’est suicidé, le livre s’est vendu, les moutons de panurge se sont massés pour le glorifier sans en voir les faiblesses. Sa narration trop lente, ses personnages antipathiques et inintéressants, ses intrigues secondaires peu utiles, tout cela, volatilisé. Trop de monde aime les tragédies. Le comique de la situation leur passant sous le nez. Et puis, avouons-le, cette comédie tragique a tourné au tragicomique en devenant une belle histoire… C’est précisément l’objet du livre d’ailleurs.

Fahrenheit 451

extrait couverture fahrenheit 451

Fahrenheit 451 se présente comme un banal roman de science fiction, une anticipation de la dérive des « démocraties » occidentales technologiques, vue par le prisme d’un pompier pyromane, bruleur de livres.

Et d’ailleurs, c’est ce qu’il est. Ou du moins, c’est ce qu’il est du début jusqu’à la page 82 et de la page 89 jusqu’à la fin.

Entre ces intermèdes narratifs intéressants mais ordinaires, ou du moins pas fantastiques, se dissimule un discours extraordinaire et surpuissant sur le pourquoi de l’interdiction des livres, constitué comme une formidable charge contre la société moderne, les journalistes, le politique, le merchandising, la publicité, et tout ce qui corrompt l’esprit humain et l’avilit chaque jour un peu plus dans notre société contemporaine.

C’est simple, mais c’est grand. Ça tape dur mais justement et précisément. Ça scotche. Ça arrache même.
Alors, à côté, l’histoire de ce pompier un peu lent mais finalement pas si con, on accepte de la suivre, parce qu’après cet indéfinissable moment, on est d’accord pour aller au bout. On prend le tout, et on ne gardera que le cœur, le meilleur.

« On/Off », un philosophe dans les coulisses du Grand Journal (2013)

On Off un philosophe dans les coulisses du Grand Journal 2013 Ollivier Pourriol

Ollivier (avec 2 l) Pourriol, ex chroniqueur à Canal… Comment ? Vous ne voyez pas ? Lui non plus, et à priori, c’est normal. « C’est le format ».
Donc Ollivier Pourriol raconte dans On Off un an de chronique au Grand journal, la grand messe de Denisot, Massenet, Apathie (le plus grand journaliste du monde), et de leur farandole d’invités.
Ollivier Pourriol explique, dans une succession mi anonyme, mi éventée de dialogues, comment s’est déroulée cette année pour lui, depuis son accession au sceptre de chroniqueur et du salaire de ministre qui va avec, jusqu’à son éviction.

C’est une visite dans l’enfer du décor des plateaux télé de divertissement, où le prémâché prépare au prédigéré, où l’intelligence et la réflexion se font défoncer à coups de cutter par l’instantané et le suranné que vous propose l’auteur, engagé parce que philosophe, viré parce que s’intéressant au fond des choses.

On Off enchaîne avec une grande subtilité et un style percutant les jeux de mots tout en restant poli, respectueux de la vie privée de ses interlocuteurs dont il dépeint avec simplicité la bouleversante stupidité, et le désespoir et le vide qui habitent la profession. On Off est insolent mais pas voyeur, une de ses nombreuses qualités.

Jaurès disait que le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. Et c’est ce que fait Pourriol tout au long du bouquin, comme une pénitence pour avoir trop fermé sa gueule, trop accepté, trop subi.

On Off est une analyse poignante et drôle, qui démarre en comédie et sombre, subrepticement, dans le tragique. Il démarre sur les chapeaux de roue et parvient à conserver un rythme constant jusqu’à la fin, comme sur une route que vous ne voudriez pas quitter.

Dans On Off, vous assistez à la description de l’horrible monde parisiano centré où la province n’héberge que des ploucs et des Parisiens en vacances pour un repos bien mérité, un monde pédant, hautain, dédaigneux, égoïste, imbu de sa personne et stupide.

Mais l’histoire raconte aussi des personnages. Vivants. Dressant de Sarkozy le portrait le plus humain et chaleureux qu’on puisse lire, rappelant à Hollande quelques unes de ses promesses de campagne oubliées, discréditant définitivement la blague Apathie qui, dans le texte, se révèle pire encore qu’à l’oral.

Malin, Pourriol casse les murs du livre, déconstruit la structure de sa narration, alterne les dialogues réels et romancés, les situations privées et publiques, titille la curiosité malsaine et rassasie l’intellect. Il fait du lecteur un confident, contre le système qu’il dénonce.

A la fin, il rejoint Laurent Solly. La vérité ne compte pas. Ici, seuls les signes sont bons pour gaver de ce foin divertissant les cerveaux assoupis d’un public qui souffre. Une foule plus qu’un public dirait d’ailleurs Robert Ezra Park.

Ollivier Pourriol auteur de On offOllivier Pourriol auteur de On off

Au sud de nulle part – Charles Bukowski

« Les hommes deviennent des intellectuels pour échapper au désespoir. »

Mon affection pour Charles Bukowski et ma passion déclarée pour Au sud de nulle part en disent probablement plus sur moi que sur les qualités intrinsèques pourtant indiscutables de ce recueil de nouvelles éclatées, cette œuvre magistrale.

La vie est une vibration. Enseignement majeur que Bukowski essaye de nous faire rentrer dans le crâne à coups de burin via vingt-sept nouvelles grandioses.

« Au bord de la déglingue finale, mais c’est alors qu’elles sont le plus sexy, du moins pour moi. »

au sud de nulle part couverture
couverture du livre Au sud de nulle part

Entre ses inventions géniales, une narration qui ne s’embarrasse pas de ce fatras de mots et de tentatives de sensations virtuelles, superfétatoires et artificielles qu’on trouve partout ailleurs et des tirades extraordinaires, il redessine ce que devrait être la vie pour tout un chacun et ce que l’art littéraire peut être.

Plutôt que s’emmerder à trimer, souffrir pour ne plus rien ressentir, pourquoi ne pas essayer autre chose ? Pourquoi ne pas voir la passion dans chaque moment ? Pourquoi ne pas tout donner à chaque fois, quitte à tomber de haut, se relever, monter, donner, prendre, retomber. Et se relever.

La vie est plus longue qu’on ne croit. Rien n’est jamais définitif. Les moments se suivent et à la fin, on est toujours tout seul avec, en ligne de mire, une mort, une seule.

« … Tout en stigmatisant la rancœur et l’esprit de vengeance que toute femme porte au fond de son âme. C’est pourquoi seuls les hommes souffrent. »

Au sud de nulle part, encore plus que d’habitude, fait la part belle non seulement à des historiettes classes et prenantes mais aussi à des monuments de littérature, des citations magistrales. De grandes petites phrases comme dirait l’autre

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« Les cinglés et les poivrots sont les derniers saints de la terre. »

Entre des discussions imaginaires avec Hemingway, les rencontres féminines et les cuites à répétition, la poésie trouve ici une place idéale, parfaite, magnifique et simple. C’est comme ça qu’on fait de la poésie. C’est de là qu’elle vient. De la terre, de la sueur et du sang. Pas des salons et de la soie. Voilà une leçon. L’être plutôt que l’avoir.

« Une fois de plus, nous nous séparons définitivement. »