Spartacus (2010)

Il faut tout revoir, tout refaire, tout réécrire. Tu n’es pas préparé à ça. C’est au dessus de ce à quoi on peut normalement s’attendre. Tous les beaux discours préparés, les idées déjà couchées sur papier, il faut les repenser. Plus fort. Plus loin.

Spartacus réinvente la légende que tout le monde connaît. La guerre des damnés, qui vient conclure un cycle démarré de manière un peu bancale mais déjà attachante, c’est LA légende, le monument qui redéfinit l’epicness et l’awesomeness à lui tout seul. Peu importe les tares que la série se traîne comme un boulet depuis ses débuts, le cheap grandiloquent de sa violence et de sa réalisation, l’inutilité de certains moments, les incohérences et les libertés que le scénario prend avec l’Histoire. Dans Spartacus, tout est grand, merveilleux, émouvant.
Avilissant l’esprit, mutilant l’intellect, il subjugue. Après les refoulements émotionnels, il enivre les sentiments, exacerbe les passions.

Spartacus est une régression psychanalytique. Un retour inavoué à l’ère de l’expression du fantasme. Et c’est ce fantasme qui peuple les rêves, les batailles et les nuits de Spartacus.

La montée en puissance des épisodes se perpétue depuis la saison un, alors il n’est pas nécessaire de s’arrêter à la faiblesse de l’avant dernier épisode de la série. Non, quand bien même il ne serait ni cohérent, ni intéressant, il sert majestueusement la mise en scène de cette fin de règne aux couleurs définitives. Quatre saisons en crescendo parfait.

Lucy-Lawless-Spartacus

C’est comme la première fois que Sangoku meurt (et qu’on ne sait pas encore qu’il va ressusciter), parce que oui, Spartacus est un des fils spirituels de toute cette génération de mangas épiques et héroïques, dont l’ambition n’était que de développer chez ses spectateurs des valeurs estimables comme l’honneur, la fraternité, l’honnêteté. Tu as sûrement grandi avec Sangoku, Shyriu. Si ce n’est pas le cas, tu as en quelque sorte raté une bonne partie de votre vie. Spartacus n’est rien d’autre ; cette pluie d’honneur, de bravoure, de fraternité et de trahison, où les pantins se hissent au statut d’icônes, d’idoles alors qu’autour d’eux s’écroule la vie. Mais basiques justement, tu ne respires plus que la vibration de l’action, celle qui ravage tout sur son passage.

Gannicus, Crixus, Agron, Lugo et tous les autres offrent un fucking plaidoyer en faveur de la liberté (non sérieux ?!), mais aussi et surtout de l’égalité. Ils n’arborent que cette fierté bien placée, réfléchissent, pensent, pardonnent, pansent et se repentent, comme des Hommes, ces êtres sexués de genre indéfini dont la définition emporte rêves et gloire par la hauteur qu’elle impose, admiration et humilité, tant de qualités dont la série est remplie ras la gueule jusqu’à t’étouffer de bonheur avec. Spartacus, comme Albator, te propose de devenir un être meilleur, et il fait même en sorte, posant sur la table des coronès grosses comme la télé n’en a pas vu depuis longtemps, de t’expliquer par un menu déroulant sans subtilités que l’homosexualité et le sexe, ce n’est pas un tabou.
Ce n’est pas juste pour te vendre des seins magnifiques (même s’il y en a vraiment beaucoup et que certains sont vraiment beaux) portés par de non moins sublimes créatures, ou des hommes musclés et viril(istes). Tous les points de vue obscurantistes finissent par être balayés par les valeurs simples que les humains oublient si facilement de porter haut et de défendre. Spartacus, vibrant hommage shônen à la dignité de l’homme, transcende les clivages des époques, sans discrimination, et pourtant subissant tellement fort la pression du groupe. Spartacus demeure le dernier héros magnifique, fier et droit, bon, pas raciste, ni homophobe, puisque dans son monde, il bannit ces tares au point de ne les plus voir même exister.

Spartacus a cultivé un sens inné du suspense, et du syndrome de la cocotte minute. Relâchant la pression par à-coups pour éviter que tout explose. Jusqu’à la fin.

Muddy Hill-Rebels battle RomansCette dernière saison, plus violente et sale et terrifiante que les autres, saccage tes défenses à coups de sabre ébréché, taillant à travers tes idéaux, tes personnages fétiches. Tout y passe, dans un macabre crescendo duquel il est impossible de se détacher. Les précédentes t’avaient excité, énervé, et à la fin, tu es dévasté.

Bien sur, et on s’en branle, Spartacus s’arrange avec la vérité, mais alors que la fin surgit, elle est, contre toute attente, complètement surprenante. Et la haine vouée à ces esclavagistes de Romains n’est rien et s’efface devant la tristesse absolue qui étreint quand les héros tombent au combat.

Le final est à l’image du reste de la série, ultime, formidable, magique.
Spartacus est un être comme il en faudrait bien plus pour assurer à l’humanité une survie digne et méritée. Il fait de sa série un hymne à cette image, simple et parfois désuète, facile, accessible mais terriblement difficile à maintenir.

Et on passe facile sur la 3D car les costumes et le maquillage arrachent tout. Les gueules désemparées mais enragées par la soif de vaincre et de rétablir une Justice qui n’existe pas en ce monde explosent à l’écran dans une classe absolue balayant sur son passage les meilleurs personnages de jeux vidéo (Dante & consorts) ayant pourtant fondé leur réputation sur leur caractère de poseur et de style dans l’assassinat. Les épées tranchent les gorges aussi facilement que tes dernières réticences.

Dan-Feuerriegel-is-Agron-Dustin-Clare-is-Gannicus-Liam-McIntyre-is-Spartacus-Manu-Bennett-is-CrixusAntithèse des séries classiques et réalistes, Spartacus soulève et transperce ton petit coeur de mauviette poisseuse vautrée au fond de son canapé. Elle t’arrache à ta torpeur et te cloue sur cette putain de croix. Cette croix effrayante. Tu fulmines et vibres et pleures comme une fillette (ou une tafiole, c’est pas sale), tu ris et jubiles et ne peux plus détacher ton regard de ces images et de ces musiques dont les choeurs chaque fois plus loin te font voyager. Même le générique de fin, mêmes les dernières images avant le noir ne parviennent à tuer ce qui vient de se passer.

La claque magistrale qu’inflige cette série, partie de rien mais qui a su conquérir, épisode après épisode, un public bien heureusement soumis, tressaillant à chaque instant, se sentant respecté comme rarement, c’est le miracle de la révolution des esclaves. Le souffle de la vie qui devrait nous animer. Basique, vraiment, mais pas simpliste ou stupide, Spartacus incarne un modèle. Le modèle de la qualité qu’il faut suivre et protéger.

Dexter

Une série de droite bien dans son temps

Il aura fallu huit saisons pour connaître le périple de Dexter dans son ensemble.
Huit saisons au cours desquelles le spectateur a fait connaissance en profondeur avec un personnage, anti héros, trouble et immoral, un personnage incarnant le plus dignement, pour ses créateurs, le reflet de la société du XXIe siècle.

Dexter est un meurtrier, mais un meurtrier avec un code de bonne conduite, un manuel justifiant ses actes et son comportement. Un homme en apparence normale, mais qui tue pour survivre. Non pas parce qu’il est menacé, mais parce que c’est dans sa nature, comme un besoin, le dark passenger. Dexter est un homme qui tue parce qu’il en a besoin, cette donnée, socle de la série, est consubstantielle à sa personne.

Dexter est un personnage qui se cherche. Un homme seul bien qu’entouré d’une famille qui l’aime, de collègues respectueux et d’amis plus ou moins proches. Il est également et surtout surveillé par l’ombre de feu son père, créateur du code, ce conditionnement supposé assurer à Dexter de ne jamais se faire prendre.
Dexter hannah Yvonne StrahoskiEt c’est de cette façon que l’on suit ce héros victime d’anhédonie et d’ataraxie (une absence de sentiments positifs et une absence de trouble) au fil des saisons, au fil de son évolution. Dexter se présente, Dexter se défend, Dexter se fait des amis, Dexter trouve une femme et fonde une famille, Dexter souffre de ses premiers émois, Dexter s’affirme comme un homme, Dexter découvre l’amour et les sentiments, et enfin, Dexter subit la fin de sa série.

Six saisons étaient prévues. Dexter en a pris pour deux ans de plus. Deux ans qui n’ont pas servi à grand chose si ce n’est rallonger un café avec de la flotte, lui faisant au passage perdre un peu de son goût. Ce goût si caractéristique de la transgression.

Mais s’il faut parle de transgression, il ne faut pas, pour Dexter, se contenter de pointer du doigt l’attachement du spectateur en direction de cet homme amoral, immoral, assassin de sang froid — oui mais seulement de meurtriers avérés, de gens qui « méritaient de mourir », merci — et homme de coeur et de principes. Cette transgression, qui sert à justifier toutes les autres, est surtout un prétexte pour véhiculer un message politique et se planquer parce qu’au fond, les auteurs ont perdu en route le courage qu’ils ont donné à leur avatar.

Dès le début, Dexter incarne le justicier capable de rendre la Justice, celle avec un grand J, celle que le barreau et les tribunaux et la police sont incapables d’administrer. Dexter est un sauveur qui tue ceux qui ne méritent pas de vivre. On dirait la description du présentateur du JT de la Fox. Mais non, Dexter est bien, au début, la représentation de Jésus redescendu sur terre pour nous sauver tous. C’est d’ailleurs comme ça qu’il est dépeint. Comme ça et puis aussi, pour trouver une assise scénaristique, on va piocher dans le passé les raisons d’un tel comportement. Si Spinoza disait qu’on se croit libre parce qu’on ignore les causes qui nous déterminent, Dexter, lui apprend et accepte celles qui l’ont fait, sans se poser d’autres questions. Le sang appelle le sang. Toute la famille est comme ça, on ne change pas vraiment.

Lavage de cerveau

Et puis Dexter évolue. Il rencontre des gens insupportables qui excitent ses sens et l’éveillent à la vie. Il simule à la perfection les émotions et l’attitude sociable des gens normaux. Tel un gentleman, il est accepté par tout un tas de gens qui ne le connaissent pas mais qui voient en lui une victime. Lui comme sa soeur d’ailleurs, la pauvre femme qui se veut forte et belle, mais qui n’est qu’anorexique et capable d’une seule et unique expression. Pendant huit saisons. Colère, tristesse insondable, et les deux mélangés composent l’essentiel d’un personnage, que seules quelques phases, temporaires et courtes d’allégresse et de joie mal dirigées viennent ponctuer.

Un fois la peine de mort bien acceptée par le spectateur, une fois la mort d’innocents justifiée, ou vengée, il a fallu donner un peu de consistance à un type qui en manquait cruellement. Alliant une intelligence sans limite et une prudence à l’avenant, quelques tares incompréhensibles le poussent pourtant à adopter des attitudes idiotes qui le mettront inévitablement dans l’embarras, voire dans une merde sans nom.

La série trouve toutefois un rythme sur les saisons trois et quatre, alliant une mise en scène et des personnages fous mais à peu près cohérents, posant des questions qui ne trouveront pas de réponses évidentes, et osant des twists surprenants, voire scotchant. Le développement d’un thème sur chaque saison permet à Dexter de s’épaissir et de donner au spectateur des raisons de continuer, des enjeux auxquels se raccrocher, même si, il faut bien l’admettre, ces enjeux relèvent souvent des valeurs traditionnelles qu’une société chrétienne et archaïque entretient : les liens du sang, la famille, le travail, le devoir, les enfants, …

Le bât commence vraiment à blesser à partir de la saison cinq, dont les enjeux, pourtant inédits et intrigants, seront sabordés sans qu’on comprenne vraiment pourquoi par une pirouette. En fait, c’est à ce moment là que la décision de prolonger la série aura été prise, peu ou prou.

Une saison six inutile n’existera que pour justifier les deux suivantes. Et la finale, tissée à la corde par une grand mère arthritique, n’apportera rien qu’une profonde déception. Comme s’il fallait trouver un moyen dans la lignée de la série pour clore une épopée. Sans choisir, sans trancher, en taillant dans toutes les pistes jusqu’alors déployées, les auteurs achèvent Dexter de la pire des façons qui soit : une repompée honteuse de 24, une sortie de biais, usant de toutes les facilités scénaristiques possibles, brisant tous les arcs et tout le personnage de Dexter qu’ils avaient su, malgré les incohérences, bâtir et rendre à peu près crédible.

Dexter demeurera comme un ovni qui s’est institutionnalisé en même temps que les mentalités ont régressé, acceptant sans broncher que la Justice personnifiée, un meurtrier sauvage remplace les principes de la vie en société. Et ces mentalités, tout comme les autres, n’auront, dans la conclusion, ni satisfaction, ni véritable insatisfaction.
Juste la sensation clairement établie qu’on est allé trop loin et qu’on s’est bien foutu de nous. Tout ça pour ça.

Dexter Julie-Benz

Bloqués

sans limites

Orelsan et Gringe dans le canapé de BloquésSans limites, Orelsan et son pote Gringe, les Casseurs flowteurs, image d’épinal de la bande de potes d’enfance inséparables, ceux dont on parle dans les chansons (d’Orelsan), ceux à qui tout réussit, se retrouvent à la télé. Et pas sur n’importe quelle télé. Ils se retrouvent sur Canal plus, la chaîne qui ose, celle qui avait une âme et qui est en train de la perdre.

Pour Les bloqués, le deal est simple : deux potes, un seul cerveau, un canapé crevé mais attachant, deux losers fainéants et un tas d’histoires à raconter. Des histoires écrites évidemment par les deux loustics mais aussi notamment par Kyan Khojandi et Bruno Muschio, les mecs de Bref. Un peu de talent, mais aussi un peu de fainéantise pour des sketchs sur le quotidien d’une paire de trentenaires qui, à l’image de Mélanie Laurent dans Dikkenek, a compris que, le but dans la vie, c’est de rien foutre.

Comme dans leurs morceaux de rap, Orelsan et Gringe truffent leurs réparties de référence à la culture avec laquelle ils sont grandi : jeux vidéo, mangas, etc. On s’y retrouve et on s’y sent bien parce que c’est fait à la fois avec simplicité et candeur. Ils n’en font pas des caisses pour placer lesdites références, elles viennent naturellement ou elles ne viennent pas. Ce n’est pas forcé (comme ce qu’on trouve dans le jeu vidéo Life is strange par exemple).

Et à l’image de Bref, les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Une minute trente par épisode, c’est suffisant pour traiter un thème.

L’humour se mêle à des messages plus subtiles (Les féministes) quand les deux comparses ne se prêtent pas à un exercice de style (Johnny Depp, Trois petits chats).
Si certains épisodes sont hilarants, d’autres au contraire respirent le foutage de gueule (L’histoire sans fin et consorts) et le manque de respect du spectateur.

Du coup, lorsque c’est drôle, et ça l’est souvent, c’est trop court (Les contraires). Et lorsque c’est chiant, une minute, c’est déjà trop long.
Après une cinquantaine d’épisodes, il faut commencer à se demander : à partir de quand, même quand c’est bon, ça devient trop long ? Espérons que les auteurs et la production trouvent la réponse à cette question avant que ça devienne… chiant.