En cavale

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C’est là qu’ils avaient pris l’habitude de se donner rendez-vous depuis leur première rencontre, à Paris, dans ce petit passage aussi discret que joli.

En sortant de son hôtel, surpris par une pluie diluvienne, il s’était réfugié sous ce grand parapluie jaune. Le passage était rempli de plantes grimpantes et d’arbustes en pot. Il ne fallut pas longtemps avant qu’il soit rejoint. Elle venait aussi s’abriter, se couvrant la tête à l’aide d’une grande sacoche. Il lui sourit derrière sa barbe, sa casquette et son air hirsute et elle vint se coller à lui afin d’éviter les gouttes qui tombaient depuis le bout des baleines. Malgré le tumulte de la vie parisienne et la pluie battante, elle lui rendit son sourire.

L’eau ne cessant de tomber, ils se mirent à discuter. Son rêve, c’était de faire partie du monde. « Les gouvernements, ça me passionne. Ces hommes et ces femmes qui ont parfois tant à se reprocher et qui luttent de manière acharnée pour s’en sortir par le haut. »
Lui était à Paris « en transit », comme il disait lorsqu’on lui posait la question. Son but était surtout de se faire petit en attendant de rejoindre Arras, la Belgique puis, il l’espérait, le Danemark ou la Norvège. Disparaître.

Ils se regardaient bien droit dans les yeux. Il la trouvait magnifique et ne parvenait déjà plus à se raisonner. Elle était brillante, drôle. Ils décidèrent de se revoir au moment où, un peu hagards, ils réalisèrent que l’eau avait cessé de tomber depuis un moment. Le gérant de la boutique sortait pour les chasser de sa devanture.

Au lieu de fuir aussitôt que possible l’hôtel Bellevue et rejoindre son complice, il décida de prolonger son séjour, louant sa chambre pour une semaine complète.

Au second rendez-vous, ils marchèrent côte à côte, depuis cette boutique de réparation de parapluie, jusqu’à un petit restaurant indien où ils déjeunèrent sans se quitter des yeux et sans pouvoir se rappeler ce qu’ils avaient mangé.

Ils se revirent le soir même. Toujours sous le parapluie jaune, dans le passage de l’Ancre, il lui offrit des fleurs, l’air déjà triste. Il lui avoua qu’il ne pourrait pas rester et que ce qui le rendait triste, c’était de devoir la quitter.
Elle le rassura : « Tu es beaucoup trop vieux pour moi, je ne vais pas pouvoir m’attacher à toi autant que je le voudrais. »
Surpris, il ne répondit pas. À sa surprise, son soulagement n’était pas aussi fort que la douleur qu’il ressentait.
Elle lui asséna un coup de coude dans les côtes et s’esclaffa. Devant son air ahuri, elle se jeta à son cou et l’embrassa.
Ils finirent la soirée et la nuit à son hôtel.

Elle allait moins souvent en cours pour passer plus de temps avec lui. Elle lui racontait ce qu’elle apprenait. Les théories de la communication politique, son admiration pour les hommes corrompus qui ne tombaient jamais, les coulisses du pouvoir. Elle les qualifiait de malfrats de grande envergure qui suivent les règles. « C’est important, ça. Ils font tout dans les règles. Ils sont forts. Il faut toujours suivre les règles. »
À chaque fois, il se ratatinait un peu plus et quand elle s’en apercevait, elle venait l’embrasser, l’air de rien.

Ils faisaient souvent l’amour. D’ailleurs, c’était la première fois qu’il employait ces mots, faire l’amour. Avant elle, il disait baiser.

Quand elle lui demandait ce qu’il faisait dans la vie, il lui répondait : « je suis mon propre patron. » Rien de plus. Toute sa vie, on lui avait appris à ne pas trop en dire. À l’inverse des hommes qu’elle admirait.
C’était un demi mensonge mais qui n’a jamais embelli la réalité pour préserver une idylle naissante ?

Au bout de quelques jours, il changea d’hôtel. Puis à nouveau un peu plus tard. Il reproduisit le schéma pendant quelques semaines et ensemble, ils prirent plaisir à faire l’amour dans des draps propres et neufs, dans une chambre nouvelle, un lit inédit, qui lavaient les idées noires.

Leurs rares disputes étaient provoquées par l’aversion qu’il manifestait pour la politique. Il ne voyait ces gens que comme des voleurs. Il ne se sentait pas si différent d’eux mais les enviait pour une chose : l’adoration aveugle qu’elle leur portait.

Elle voulait devenir comme ces gens puissants. Elle l’exhortait à voir la beauté de l’ambition pure, l’attrait et le confort du pouvoir. Le frisson des jeux dangereux auxquels ils se livraient.

C’est alors que son besoin de disparaître ressurgit. Il avait trop attendu, été imprudent. Fou. Il voulait lui faire comprendre qu’il était temps que cette histoire cesse. Mais c’était difficile.
« Je t’aime » fut tout ce qu’il put lui dire pour la faire cesser.

Leur dernière nuit ensemble fut tendre et sauvage à la fois.
Il lui parla un peu de lui. De son réseau. De ses accomplissements pour obtenir et conserver le pouvoir. Il lui parla de sa fuite devenue nécessaire après que les choses eurent mal tourné pour lui et son équipe. Il lui parla de l’argent qu’il avait pris et de ceux à qui il appartenait. Il lui confia à quel point il craignait qu’elle devienne comme ceux qu’il avait servis.
Alors qu’ils étaient au lit, il la laissa lui mordiller le cou jusqu’au sang. Elle laissait sa marque, une marque qu’il garderait avec lui pour toujours. Il souriait, confiant.

Le lendemain, lorsqu’elle partit, ils se dirent au revoir de la façon la plus naturelle du monde, comme s’ils étaient persuadés de se revoir le soir même, comme convenu, sous le parapluie jaune du passage de l’Ancre.

Il s’y rendit une dernière fois pour prendre une photo, un souvenir avant de s’en aller.
Deux policiers l’attendaient au sortir du passage.

Il ne la revit ni n’obtint jamais de nouvelles d’elle.

Depuis sa sortie de prison, il continue de se rendre au passage de l’Ancre. Il n’est pas allé en Norvège. Chaque jour, il prend une photo de la petite boutique. Elle n’a pas changé en dix ans. Chaque jour, il attend un moment et il espère que le temps se suspende à nouveau, comme cette première fois, sous le parapluie jaune.

J’ai faim

Depuis toute petite, je n’ai de passion que la nourriture. Je mange sans discontinuer, dès que je le peux. Toute la journée, le soir. Même la nuit, je me réveille avec l’estomac qui fait des siennes. Ce n’est pas une contrainte pour moi, ni un calvaire. J’adore ça. Un paquet de petits beurre. Mes parents s’inquiétaient, ils m’emmenaient voir des nutritionnistes qui me prescrivaient des régimes. Les gâteaux étaient enfermés dans des placards en hauteur d’abord, puis sous clé lorsque j’ai grandi. Mais rien n’y faisait. Du riz sauce au poivre. S’ils ne me nourrissaient pas suffisamment, je mangeais les tapis. Du salon, de la salle de bain. Ou la moquette qui recouvrait la lunette des toilettes ou celle au sol, là où les dernières gouttes de papa tombaient.

Si je ne mangeais pas, je pleurais. Et je dépérissais. Contre fortune, bon cœur bien forcé, mes parents me laissaient me gaver, tout en veillant à ce que je ne me gâte pas. Pas trop sucré, pas trop salé. Ils m’ont inscrite à la danse, au judo, au foot. Tout était bon pour que je me dépense un maximum. Salade gésiers. Ils s’inquiétaient, à raison, pour ma santé. Mais le problème n’est pas venu d’où ils l’attendaient.

J’emportais des sacs de goûter qui ne rentraient pas dans mes cartables d’école.
Evidemment, je grossissais quand même. Bien que je n’ai jamais eu aucune ambition, j’ai concouru malgré moi et ai failli devenir la femme la plus grosse du monde. Haagen-Dazs brownie choco, 500ml. A même pas vingt-cinq ans. Pas de diabète, pas d’hypertension. Rien de tout ça.

Dès que mes parents sont morts, j’ai arrêté le sport. Je n’ai pas spécialement enflé à partir de là. Mais ma mobilité s’est réduite. J’avais du mal à me retenir et tous ces kinders, ces ferrero, ces snacks et ces hamburgers (j’adore aussi les hamburgers et la sauce pomme frites du Mc Do et la sauce chinoise et les dips de Quick et le nuoc-mam des fast food chinetoques), je les engloutissais à la chaîne. Ma ceinture abdominale s’est ramollie et mon vente a gonflé. J’ai d’abord pensé que j’étais enceinte (vous riez, mais vous seriez surpris du nombre de types qui aiment les grosses, qui aiment se blottir sous la masse de toute ma chair, à s’en étouffer), mais pas de petite graine en moi. Juste mes tubes digestifs qui se dilataient à l’infini.

Je suis clouée dans un mon fauteuil pour gros et je vois mon nombril pointer vers le ciel, comme un téton divinement excité. J’enfile une barre de petit déjeuner fourré. Mon ventre grossit à vue d’œil. J’ai un peu peur, mais qu’y puis-je ?

La peau se tend. Ça me tire. Je ne vois plus Claire Chazal, engloutie sous la graisse qui s’étale et se répand. Je ne l’entends plus non plus, le son des hauts parleurs est étouffé. Je m’étends dans l’appartement, recouvre chaque meuble, comme de la lave. Sauf que c’est mon corps. Tetsuo. Je pense à du hachis parmentier.

Je coule sans pouvoir m’arrêter. Je glisse sous les portes, emplis les espaces, bouche les aérations. Mon corps n’est plus qu’une immense flaque grandissante de gras informe. Je dégouline. Je me sens conne. Mais j’ai encore faim.

À l’hôtel

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T’as beau être au courant de tout aujourd’hui, y’a toujours des trucs qui te chiffonnent sur le fonctionnement des hommes et des femmes. Je veux dire, comme l’écrit Coupland, tu peux faire un burnout à cause de toutes les infos que tu risques de trouver sur le net. Quand t’as une question, il y a tellement de chances que le net ait la solution que c’en est flippant. Mais malgré tout ça, et les encyclopédies et les profs et les scientifiques et tout, il reste des questions qu’on ne peut pas résoudre. Pas comme ça.

T’es à l’hôtel avec ta femme. Tu l’emmènes là chaque année, ou alors c’est la première fois que vous venez tous les deux. Vous travaillez dur toute l’année et tu t’achètes un peu de tranquillité en lui permettant de faire des photos originales qui feront mouiller de jalousie ses collègues.

Mais c’est pas la question. Au fond, on s’en fout de ta femme, elle est juste un prétexte pour que tu essayes de croire que tu peux encore bander sans cachetons bleus. Tu te promènes entre les tables au moment des buffets et d’un oeil lubrique tu cherches celles que tu aimerais te faire mais que tu ne te feras jamais. D’abord parce que ta femme est là, et ensuite parce que tu n’as pas assez de couilles. Et enfin, oui, parce qu’on ne sait jamais comment les femmes réagissent — et surtout leur mari.

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Du coup, c’est le début de la deuxième semaine. Vous êtes là pour deux semaines complètes. Vous vous la mettez le soir au buffet. Tu la tires un peu avant de dormir. Le premier soir, elle était tellement contente qu’elle t’a fait une pipe. Tu t’en souviens parce que c’était pas arrivé depuis environ un million d’années. La journée, vous sortez peinards. Vous allez picoler dans des bars en ville où la navette de l’hôtel vous a déposés. Vous achetez trois souvenirs pour la famille — c’est important de les faire râler aussi, ceux-là. De temps en temps, vous faites une promenade, bras dessus, bras dessous. Mais au fond, ce qui vous excite, c’est les cocktails gratos en fin de journée au comptoir du bar de l’hôtel.

Bon, ce soir, ta daronne, elle a envie de pioncer. Mais toi, t’es tout émoustillé parce qu’une pimbêche qui parle même pas ta langue t’a reluqué pendant que tu te resservais des moules et qu’elle se remplissait l’assiette de pain brioché et de beurre. Bordel, il était vingt et une heures et elle ne pensait encore qu’à bouffer du pain et du beurre. Foutue gonzesse. Mais elle t’a lancé un regard de tueuse, ses pupilles, dans ses grands yeux pleins de rimel, de crayon noir et autres voluptés incompréhensibles, elles t’ont déshabillé et tu t’es même senti un peu violé. Et t’as aimé ça.

Vous êtes dans votre chambre avec ta femme. Une belle grande chambre avec deux paires de rideaux à fleurs, une peinture orange saumon collée sur les murs, un peu de marbre radioactif dans les toilettes et une télé écran géant accrochée au mur, comme si vous aviez fait plus de trois mille kilomètres pour regarder des pingouins débiter l’inhumanité en spots de trente secondes dans une langue dont vous ne captez que trois mots — l’un d’eux étant football.

Elle se met au lit après s’être collé des tranches de concombre sur les yeux et du yaourt à la pastèque sur le reste du visage. Elle te dit qu’elle te voudrait près d’elle. T’as beau être disposé à faire un tas d’efforts, ta volonté a des limites et tu préfères décamper fissa.

Au rez-de-chaussée, il y a de l’animation. Tu ne veux pas lamanquer et ta bonne femme te comprend. Tu la rassures en lui disant que tu ne pars pas loin, histoire de te rassasier de la solitude de tous ces vacanciers installés au milieu d’un hall farci de fauteuils en osier, la tête qui dodeline au rythme de musiques jouées au synthé et chantées par une quarantenaire qui raccourcit sa robe à chaque anniversaire.

Ce que tu trouves pourtant une fois en bas dépasse tes espérances. Tu penses un instant que tu te feras engueuler quand tu te décideras enfin à remonter mais cette idée s’efface en même temps que le spectacle prend tout ton cerveau et le suce comme une professionnelle.

Au départ, tu espérais retomber sur cette poulette ronde et gourmande, dont tu imagines le mari peu farouche, et que tu voudrais bien tringler en douce dans les chiottes. Sauf qu’aussitôt en face du show, tu oublies son existence et il faudrait bien te frapper les joues avec un battoir pour te faire revenir la mémoire.
Il y a bien une scène. Disons plutôt une sorte d’estrade, avec un double synthé Yamaha installé. Derrière le synthé, un tabouret de bar et des caisses qui surélèvent une table de mixage d’où partent des fils et des câbles qui donnent un air sérieux à l’ensemble.

C’est l’hôtel qui paye des types chaque soir pour occuper ses clients. Un soir, c’est karaoké, un autre, chant grégorien — et rien à foutre du caractère local, les gens sont pas là pour apprendre ou découvrir les coutumes locales.

Ce soir-là, ça devait être animation musicale. Un couple périmé qui fait des reprises criminelles de Freddy Mercury ou Phil Collins. Mais quand tu arrives en bas de l’ascenseur, tu entends frapper dans tes mains et tu ne vois qu’un immense chapeau qui recouvre la moitié du salon. Environ au milieu et sous le chapeau, il y a un type, buriné, moustachu comme un portugais, qui crie des phrases dans toutes les langues. En anglais, en allemand, en français — et même en portugais, mais personne n’y comprend rien.

Il raconte des blagues auxquelles rient des boulimiques alcooliques. Ils se tiennent une panse qui aurait plus besoin d’une grue que de leurs mains. Ils se dandinent sur leur fauteuil en osier en faisant craquer les pieds et les jointures. Le bonhomme sous son sombrero géant les astique. Il fait venir au milieu de la pièce des volontaires. Il n’y a que des femmes qui sont volontaires. C’est extraordinaire. Et il n’y a pas que les vieilles que plus personne ne veut toucher, même pour de l’argent, qui se lèvent. Il y a aussi les jeunes, encouragées par leur copain. Ils tapent dans leurs mains et les poussent de la main de manière joviale pendant que le moustachu lustre ses babines poilues, toutes dents dehors.

Elles se lèvent et il les place. Il leur donne la marche à suivre en trente-deux temps. Il se met derrière elles et les guide avec ses hanches pour qu’elles soient bien dans le rythme. Il retourne enclencher la musique d’une touche sur son super synthé, il s’essuie la gueule avec un mouchoir en papier qui lui laisse des copeaux accrochés dans la moustache et tout le monde se met en branle. Sur une macaréna endiablée, le public tape dans ses mains pendant que le portugais de service file des coups de sabre à travers son pantalon dans les jupes des épouses qui rient aux éclats.

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Toi t’es là, avec ta bite et ton couteau et la seule chose qui te vienne à l’esprit, c’est une envie puissante de démarrer une thèse de sociologie sur l’ennui dans les îles paradisiaques. Il n’y a plus rien à exprimer. Tu te diriges vers le bar. Tu voulais commander une bière, mais tu te souviens que tout est illimité alors tu demandes un double whisky sans glace et sans bulles que tu avales aussitôt. C’est au moment où tu lâches un rot salvateur que la pouliche aux yeux redessinés passe devant toi, croupe au vent, la main dans celle de son mari qui, moins demeuré que les autres, l’emmène à l’écart de la troupe hypnotisée. Elle ne te jette même pas un regard. Tu commandes un autre double que tu t’enfiles aussi sec et tu t’essuies la bouche avec la manche de ta chemise. Tu reste un petit moment à regarder le moustachu au sombrero peloter le cul d’une vieille puis les seins d’une femme qui ne demande que ça pendant que son mec la filme avec son téléphone dernier cri. Il lui dit : « Chérie, continue comme ça, c’est trop drôle. » Et pendant ce temps-là, le sombrero glisse un doigt dans une culotte trempée et s’en lisse les moustaches.

Au bout d’une minute ou deux qui ont semblé des heures, au bout de claquements dans les mains, de ‘Olé’ et autres vertigineuses participations du public à une fête aussi fabuleuse, tu reprends l’ascenseur sans dériver un instant des infos que balance ton portable. Gaza est encore sous les bombes mais pour une fois, ça te foutrait presque le sourire à côté de ce à quoi tu viens d’assister.

Arrivé devant la chambre, tu frappes trois ou quatre fois le temps que ta chère et tendre daigne t’ouvrir. Mais ce n’est plus la même. Elle a troqué ses concombre pour un porte jarretelles, un soutif percé au niveau des mamelons et un magnum de champagne qu’elle a déjà à moitié vidé. elle t’attrape par la chemise et c’est là que tes vacances démarrent pour de bon. Le reste, c’est que du vent en fin de compte.

22:21

22h21La poisse ! L’étau se resserre et je sens que les complications ne vont pas tarder à survenir. De quoi je parle ? Non mais vous rigolez là ? Le sept. Le sept. Ça ne vous dit vraiment rien ? Le sept, c’est un porte malheur absolu. J’ai eu la chance de m’en rendre compte, et de m’y adapter, mais tout le monde n’est pas forcément au courant. Et en ce moment, les choses ont tendance à se compliquer. Je suis dans un mauvais cycle. Il me faut impérativement en sortir, mais je ne sais pas encore comment. Bien souvent, il n’y a qu’à attendre. Attendre et espérer.

Le sept est un foutu porte malheur universel, et les contraintes sont nombreuses, c’est moi qui vous le dis. Ne soyez pas surpris, tout est fait pour camoufler cette évidence. Par exemple, la semaine compte sept jours. Et le septième jour, c’est le dimanche. Le jour du seigneur, le jour où la plupart des gens sont en repos. Et ça ne vous dit rien ? Le dimanche, un jour de pause, le septième jour de la semaine… Ça ne vous met pas la puce à l’oreille ? Ça ne vous évoque pas la moindre possibilité de commencement d’un soupçon ? Alors que vous savourez votre jour de glande comme il se doit, dans l’ombre se tapit le retour de la semaine de travail.

C’est dans les détails qu’il faut le plus se méfier.

Toute ma vie, j’ai subi ces tentatives d’agression. Il a fallu réaliser, et puis se mobiliser. Endurer les souffrances, puis les comprendre, les analyser, les détecter, et enfin tenter de les contourner, les prévoir, les anticiper. Sur mon premier CD, le morceau numéro sept a fait flamber mon lecteur tout neuf. Je venais d’avoir dix ans, et je ne comprenais pas encore bien de quoi il retournait, même si je ressentais déjà cette sensation étrange. C’est difficile à expliquer, parce qu’il est évident que je n’étais pas observé, que personne de la Haut ou des Terres du Dessous ne s’étaient penché sur moi. Ni souffle rauque sur ma nuque, ni cauchemars au cours desquels des apparitions me menaçaient. Ni scarifications avec un quelconque sens, ou encore de mouvements incontrôlés de ma part ou d’autres. Pas d’invocations ni d’incarnations farfelues. Juste une petite sensation étrange. Comme si les choses devaient se passer de cette façon. Comme si ce n’était pas évitable. Comme si rien d’étonnant ne venait de se produire. D’ailleurs, les choses ont continué sur cette lancée. Devant mon manque de réaction, mes parents m’ont puni. Je l’avais pareillement vu venir. J’ai pris pour une semaine. Sept jours.

Vous trouverez des manifestations plus ou moins fortes du sept à chaque moment de votre vie. Comme autant de signes malsains disséminés, comme des obstacles infranchissables, cette ciguë impossible à éviter. Méfiez-vous. Buvez un verre d’eau. Attention ! Comptez vos gorgées. Sept. Encore. A moins de prévoir et de modifier votre façon de boire, un petit verre d’eau compte sept petites gorgées. Et un grand verre ? A votre avis ? Un grand verre d’eau, format standard, sans les circonvolutions esthétiques propres à la bourgeoisie, un grand verre d’eau donc, c’est sept grandes gorgées. Comptez. Remarquez. Essayez de tout boire en huit gorgées. Réalisez que la huitième gorgée est la dernière, qu’elle est différente des autres du fait qu’après celle-là, vous n’avez plus rien d’autre que de l’air. Réalisez alors que la dernière gorgée normale, c’est le septième. Réalisez enfin comme les choses s’enchaînent de façon fourbe. Tentez alors de boire en neuf gorgées sans respirer et comprenez la difficulté. Ou alors, essayez de boire en six. Dans ce cas, je vous conseille de vite apprendre à faire en sorte que la sixième soit effectivement la dernière gorgée. Qu’il ne reste pas une goutte ou deux d’eau sur votre langue, vous imposant une déglutition finale après les six premières.

Les chiffres deviennent très importants dès le moment où vous vous mettez en quête de vous restructurer. Le sept reste à bannir sous toutes ces formes. Sauf que, bien entendu, on ne passe pas du six au huit de chaque mois par simple manifestation de sa volonté. On ne passe pas de six à huit gorgées d’eau dans un verre. On ne passe pas de la sixième fille avec qui vous couchez à la huitième. Il y a toujours des sept, partout, tout le temps. Pour tout et n’importe quoi. Et dès qu’on y arrive, il se passe quelque chose qu’on aurait préféré éviter.

J’ai pris l’habitude de ne jamais avoir sept euros dans ma poche. Et comme un fait exprès, alors que j’additionne mes pièces, dès lors que j’ai pris soin de les trier, la malédiction du sept fait en sorte que je n’ai pas assez pour payer. Ou alors qu’une fois la monnaie rendue, je me retrouve à nouveau avec sept euros. Je tente alors de m’en débarrasser au plus vite, en donnant le reliquat à un nécessiteux si possible. Sauf qu’avec sept, ce n’est pas la peine de finasser. Le vieil homme me crache dessus pour lui donner si peu, ou me fait un croche pied parce qu’il a eu l’impression que je lui ai tendu mes pièces avec dédain, ou parce que j’ai mal visé, que l’argent a raté sa casquette et qu’il roule le long du trottoir, vers la bouche d’égout, et qu’à cause de moi, il doit se lever précipitamment et s’humilier pour quelques centimes.

Dans les chiffres, la plus grande difficulté est de cumuler les différents moyens de comptage. L’heure par exemple. Mais les dates également. Le neuf annule. Il ne compte pas. Dans toutes les additions de chiffres à base d’heure ou de date, hormis minuit pile, le neuf n’existe pas. Tous les autres chiffrent se battent et vous devez éviter de totaliser sept.

Un autre élément particulièrement inquiétant. Les dés. Si vous jouez avec, en en lançant deux, comme c’est de tradition, le nombre le plus fréquemment sorti, c’est sept. Faites vos calculs si vous ne me croyez pas.

En ce moment, c’est la poisse. Toutes les occurrences s’enchaînent. Nous sommes au mois de mars 2011. La somme des chiffres qui composent 2011, c’est quatre. Si on ajoute le mois de mars, ça donne sept. Mars 2011 est un très mauvais mois. Mais pire encore, le neuf mars, rien ne vous rattrapera. Vous pouvez toujours tenter de vous dire que les autres jours, vous pourrez passer au travers, car le huit vous permettra d’attendre un total de six, et là vous êtes sauvé. Sauf que ça ne dure pas. A chaque fois que je regarde l’heure, le total fait sept. Je tiens d’ailleurs à préciser que les effets négatifs se cumulent. Mais à ce niveau d’explications, j’imagine que vous le saviez déjà. Ca va faire sept ans que j’habite dans cet appartement, et j’ai comme l’impression que les murs vont s’écrouler.

J’ai été dépucelé le 4 décembre 1998. Ça a été un fiasco comme rarement il vous a été donné d’en commettre. J’ai cumulé toutes les tares. La fille a saigné, elle a souffert, n’a plus jamais voulu me revoir, malgré l’avortement médicamenteux qu’elle a du subir. A la suite de cet événement malheureux, j’ai expérimenté un an d’abstinence. Je palliais en me masturbant et je saignais à force de frotter.

Le seize de chaque mois est une catastrophe. Problèmes d’érection, de ponctualité au travail, qu’importe, il y a toujours ce truc dégueulasse qui se produit. Je le sais maintenant. Je poserais bien mes RTT ces jours-là, mais ce serait gâcher de tels jours, puisque je ne pourrais rien faire de bon, et ce serait également comme déclarer forfait, ce à quoi je me refuse.

La septième fille. D’abord, la septième fille m’a mis du GHB dans un verre, et s’est révélé être un garçon, devant lequel je suis resté impuissant, en dépit de tout l’alcool qui l’accompagnait. La septième fille avec qui j’ai couché m’a refilé une maladie vénérienne du genre que l’on ne voit que sur les sculptures en plâtre des musées de l’anatomie. Aujourd’hui mon sexe ressemble à une cuillère en bois usée et cramée à force d’être restée trop longtemps et souvent au contact des poêles et casseroles.

Le pire dans les chiffres, c’est l’heure. Parce que c’est le meilleur moyen de voir un sept toutes les neuf minutes, et quand on commence une série, il est difficile de s’en sortir avant un véritable drame. Quoi que vous pouvez y être confronté encore plus fréquemment si vous marchez beaucoup, ou si vous avez un trajet à pied non négligeable avant d’atteindre votre destination quotidienne. En effet, les numéros de portes. Qu’il s’agisse de l’ancienne ou de la nouvelle numérotation, métrique, aucune logique ne permet de s’assurer que vous aurez le temps de détourner votre regard à temps, d’accélérer le pas. Si vous apercevez un sept sur une porte, ou un nombre dont la somme de ses chiffres vous donne sept, vous êtes bon pour vous faire piquer votre portefeuille dans le métro, vous faire insulter ou vous prendre un râteau si jamais vous osez regarder une fille un peu mignonne. Il faut rester sur ses gardes même si vous ne parvenez à ne pas regarder car, sans son aire d’action, le sept peut vous faire marcher dans une crotte ou vous coincer un talon dans les rails du tramway au moment où il arrive.

Le pire de l’heure, c’est 22h21. C’est l’Omega. Je le fuis comme la peste et vous feriez bien d’en faire autant. Rien ne peut compenser un 22h21. C’est avec ça que j’ai démarré ma série. J’ai tout à fait par hasard attrapé mon téléphone pour voir les messages reçus. 22h21 s’affichaient en gros. En plus du coup au moral, je recevais une surfacturation sur mon forfait par SMS. Le lendemain, et c’est ce qui m’a convaincu que j’étais rentré dans un cycle, je suis retombé dessus. Même heure, sur mon écran d’ordinateur. Et quelques secondes après, en fermant les volets, sur mon réveil. Inutile de dire que je me suis cogné violemment la tête en fermant cette satanée fenêtre.

Hier, une voiture m’a rentré dedans. La plaque du type, c’était AB 873 DI. Je vous laisse le soin de trouver le sept. Le mec venait de l’Ardèche. En sortant de la voiture pour faire le constat, j’ai assisté au compactage de mon véhicule par un camion dont les freins venaient de lâcher. A l’intérieur, il y avait mon ordinateur. Et ma copine. Les pompiers qui m’ont ramené chez moi m’ont donné une trop forte dose de calmant. Du coup, ils m’ont déposé aux urgences. Où je suis actuellement. Chambre 214…

Post Scriptum : cette explication compte très exactement 10 204 signes, espaces compris.