En cavale

parapluie jaune passage de l'ancre paris

C’est là qu’ils avaient pris l’habitude de se donner rendez-vous depuis leur première rencontre, à Paris, dans ce petit passage aussi discret que joli.

En sortant de son hôtel, surpris par une pluie diluvienne, il s’était réfugié sous ce grand parapluie jaune. Le passage était rempli de plantes grimpantes et d’arbustes en pot. Il ne fallut pas longtemps avant qu’il soit rejoint. Elle venait aussi s’abriter, se couvrant la tête à l’aide d’une grande sacoche. Il lui sourit derrière sa barbe, sa casquette et son air hirsute et elle vint se coller à lui afin d’éviter les gouttes qui tombaient depuis le bout des baleines. Malgré le tumulte de la vie parisienne et la pluie battante, elle lui rendit son sourire.

L’eau ne cessant de tomber, ils se mirent à discuter. Son rêve, c’était de faire partie du monde. « Les gouvernements, ça me passionne. Ces hommes et ces femmes qui ont parfois tant à se reprocher et qui luttent de manière acharnée pour s’en sortir par le haut. »
Lui était à Paris « en transit », comme il disait lorsqu’on lui posait la question. Son but était surtout de se faire petit en attendant de rejoindre Arras, la Belgique puis, il l’espérait, le Danemark ou la Norvège. Disparaître.

Ils se regardaient bien droit dans les yeux. Il la trouvait magnifique et ne parvenait déjà plus à se raisonner. Elle était brillante, drôle. Ils décidèrent de se revoir au moment où, un peu hagards, ils réalisèrent que l’eau avait cessé de tomber depuis un moment. Le gérant de la boutique sortait pour les chasser de sa devanture.

Au lieu de fuir aussitôt que possible l’hôtel Bellevue et rejoindre son complice, il décida de prolonger son séjour, louant sa chambre pour une semaine complète.

Au second rendez-vous, ils marchèrent côte à côte, depuis cette boutique de réparation de parapluie, jusqu’à un petit restaurant indien où ils déjeunèrent sans se quitter des yeux et sans pouvoir se rappeler ce qu’ils avaient mangé.

Ils se revirent le soir même. Toujours sous le parapluie jaune, dans le passage de l’Ancre, il lui offrit des fleurs, l’air déjà triste. Il lui avoua qu’il ne pourrait pas rester et que ce qui le rendait triste, c’était de devoir la quitter.
Elle le rassura : « Tu es beaucoup trop vieux pour moi, je ne vais pas pouvoir m’attacher à toi autant que je le voudrais. »
Surpris, il ne répondit pas. À sa surprise, son soulagement n’était pas aussi fort que la douleur qu’il ressentait.
Elle lui asséna un coup de coude dans les côtes et s’esclaffa. Devant son air ahuri, elle se jeta à son cou et l’embrassa.
Ils finirent la soirée et la nuit à son hôtel.

Elle allait moins souvent en cours pour passer plus de temps avec lui. Elle lui racontait ce qu’elle apprenait. Les théories de la communication politique, son admiration pour les hommes corrompus qui ne tombaient jamais, les coulisses du pouvoir. Elle les qualifiait de malfrats de grande envergure qui suivent les règles. « C’est important, ça. Ils font tout dans les règles. Ils sont forts. Il faut toujours suivre les règles. »
À chaque fois, il se ratatinait un peu plus et quand elle s’en apercevait, elle venait l’embrasser, l’air de rien.

Ils faisaient souvent l’amour. D’ailleurs, c’était la première fois qu’il employait ces mots, faire l’amour. Avant elle, il disait baiser.

Quand elle lui demandait ce qu’il faisait dans la vie, il lui répondait : « je suis mon propre patron. » Rien de plus. Toute sa vie, on lui avait appris à ne pas trop en dire. À l’inverse des hommes qu’elle admirait.
C’était un demi mensonge mais qui n’a jamais embelli la réalité pour préserver une idylle naissante ?

Au bout de quelques jours, il changea d’hôtel. Puis à nouveau un peu plus tard. Il reproduisit le schéma pendant quelques semaines et ensemble, ils prirent plaisir à faire l’amour dans des draps propres et neufs, dans une chambre nouvelle, un lit inédit, qui lavaient les idées noires.

Leurs rares disputes étaient provoquées par l’aversion qu’il manifestait pour la politique. Il ne voyait ces gens que comme des voleurs. Il ne se sentait pas si différent d’eux mais les enviait pour une chose : l’adoration aveugle qu’elle leur portait.

Elle voulait devenir comme ces gens puissants. Elle l’exhortait à voir la beauté de l’ambition pure, l’attrait et le confort du pouvoir. Le frisson des jeux dangereux auxquels ils se livraient.

C’est alors que son besoin de disparaître ressurgit. Il avait trop attendu, été imprudent. Fou. Il voulait lui faire comprendre qu’il était temps que cette histoire cesse. Mais c’était difficile.
« Je t’aime » fut tout ce qu’il put lui dire pour la faire cesser.

Leur dernière nuit ensemble fut tendre et sauvage à la fois.
Il lui parla un peu de lui. De son réseau. De ses accomplissements pour obtenir et conserver le pouvoir. Il lui parla de sa fuite devenue nécessaire après que les choses eurent mal tourné pour lui et son équipe. Il lui parla de l’argent qu’il avait pris et de ceux à qui il appartenait. Il lui confia à quel point il craignait qu’elle devienne comme ceux qu’il avait servis.
Alors qu’ils étaient au lit, il la laissa lui mordiller le cou jusqu’au sang. Elle laissait sa marque, une marque qu’il garderait avec lui pour toujours. Il souriait, confiant.

Le lendemain, lorsqu’elle partit, ils se dirent au revoir de la façon la plus naturelle du monde, comme s’ils étaient persuadés de se revoir le soir même, comme convenu, sous le parapluie jaune du passage de l’Ancre.

Il s’y rendit une dernière fois pour prendre une photo, un souvenir avant de s’en aller.
Deux policiers l’attendaient au sortir du passage.

Il ne la revit ni n’obtint jamais de nouvelles d’elle.

Depuis sa sortie de prison, il continue de se rendre au passage de l’Ancre. Il n’est pas allé en Norvège. Chaque jour, il prend une photo de la petite boutique. Elle n’a pas changé en dix ans. Chaque jour, il attend un moment et il espère que le temps se suspende à nouveau, comme cette première fois, sous le parapluie jaune.

Lifeline (2015)

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La ligne de vie de Taylor, c’est le joueur qui la tient entre les mains.
Le concept est plutôt simpl(ist)e, c’est une sorte de livre dont vous êtes le héros. Taylor est échoué sur une lune à la con, tout seul et il a besoin de vous pour décider ce qu’il va faire. TOUT ce qu’il va faire. Parce que Taylor est une sorte de soupe-au-lait geek un peu empoté mais rempli malgré tout d’idées de génies et de capacités cachées.

Alors comme vous n’avez rien d’autre à faire d’intéressant dans votre vie, vous allez l’aider. Vous allez rester près de votre téléphone à attendre qu’il vous contacte, qu’il vous donne de ses nouvelles, et vous allez l’accompagner dans son périple lunaire.

Voilà toute la force de Lifeline : vous donner l’impression de parler par textos à quelqu’un. À un vrai quelqu’un.
C’est devenu tellement banal, on le fait tout le temps avec tout le monde. La différence, c’est qu’ici, vous le faites avec un type à des années lumière de vous. Taylor vous contacte par hasard quand vous lancez le jeu pour la première fois, la connexion s’établit avec vous. Il est soulagé parce qu’il tombe enfin sur quelqu’un. Vous discutez un moment puis il vous laisse.
Vous recevez une notification. Il s’explique et au bout de quelques minutes (parfois longues) de monologue, vous demande de choisir un truc. Il n’est pas toujours d’accord avec vous mais souvent s’exécute. Quelques fois, il vous demande d’être vraiment sûr(e) de vous. Parfois même, il s’oppose à vos choix.

Quels qu’ils soient cependant, vous serez immergé(e) dans cette aventure temporelle puisque, lorsque Taylor dormira, il ne se passera rien. Lorsqu’il marchera dans une plaine et qu’il voudra la paix, il ne vous contactera pas. Il vous faudra attendre. Comme lorsque votre crush tardera à vous répondre après que vous lui ayez avoué qu’il/elle vous manquait. Vous serez à l’affût de l’allumage soudain de la dalle de votre téléphone (ou de votre montre si vous êtes équipé de l’Apple watch) en espérant de ses nouvelles.

Et le plus marrant, c’est que vous pourrez adopter le comportement que vous voulez. Si vous êtes du genre compatissant, vous serez d’un grand réconfort pour notre trouillard esseulé. Et si vous êtes du genre sadique… et bien, essayez de le faire tuer le plus rapidement possible !

Hormis quelques lignes de dialogue un peu longues, le plus gros défaut de Lifeline réside dans le vocabulaire plus que limité de Taylor face à une situation extraordinaire. Ce moyen de stimuler l’excitation et de créer le suspense est un peu forcé puisque les « Oh bon sang ! » vont pleuvoir, mais genre, comme si vous étiez en Bretagne (rapport à la pluie, toussa).
Enfin, il faut accepter les limites de l’exercice et de vivre l’aventure comme une véritable histoire, pas trop mal écrite (malgré quelques incohérences d’attitude de la part de Taylor), avec la naïveté du personnage et un léger manque d’opportunités.

Dans tous les cas, ça vaut le coup. Surtout à 99 centimes. Vous auriez tort de vous priver.

 

Jeu disponible sur : Mobiles (Android, iPad et iPhone)

Fahrenheit 451

extrait couverture fahrenheit 451

Fahrenheit 451 se présente comme un banal roman de science fiction, une anticipation de la dérive des « démocraties » occidentales technologiques, vue par le prisme d’un pompier pyromane, bruleur de livres.

Et d’ailleurs, c’est ce qu’il est. Ou du moins, c’est ce qu’il est du début jusqu’à la page 82 et de la page 89 jusqu’à la fin.

Entre ces intermèdes narratifs intéressants mais ordinaires, ou du moins pas fantastiques, se dissimule un discours extraordinaire et surpuissant sur le pourquoi de l’interdiction des livres, constitué comme une formidable charge contre la société moderne, les journalistes, le politique, le merchandising, la publicité, et tout ce qui corrompt l’esprit humain et l’avilit chaque jour un peu plus dans notre société contemporaine.

C’est simple, mais c’est grand. Ça tape dur mais justement et précisément. Ça scotche. Ça arrache même.
Alors, à côté, l’histoire de ce pompier un peu lent mais finalement pas si con, on accepte de la suivre, parce qu’après cet indéfinissable moment, on est d’accord pour aller au bout. On prend le tout, et on ne gardera que le cœur, le meilleur.

Visitor Q (2001)

visitor q affiche Takashi Miike

Les superlatifs extatiques me manquent…

Visitor Q n’est rien moins que L’abécédaire explosif et obscène de toutes les choses dégueulasses que quelques maléfiques génies ont attribué à la famille canonique du XXIe siècle. Celle qui vit sous l’ère de la télé-réalité, de la gloire instantanée, des relents de puritanisme vulgaire mal placés, de la dépendance, de l’égotisme et de la dépression organisée.

Le tout, mesdames et messieurs hypnotisés, panaché dans une ambiance caméra à l’épaule amateur, cheapos et foutraque, grand-guignolesque parfois, nue et crue, mais qui sait se montrer aussi tranchante et subtile.

Un spectacle de cirque moderne en somme, une chiasse philosophique brillante.

[SPOIL]

Tags de la critique :

viol, viol de cadavre, nécrophilie, violence d’un mineur sur sa mère, proxénétisme d’un mineur sur sa mère, inceste, prostitution incestueuse, humiliation, urophilie, sodomie, viol avec un micro, éjaculation précoce, …

La chasse (2012)

mads mikkelsen la chasse 2012

Avant je faisais des blagues dans les titres…

Et puis il y a eu La chasse.

 

Comme son nom ne l’indique pas, la chasse n’est pas un film d’action. Mais comme il le suppose, c’est un film violent. De cette violence différente, au départ indicible, mais qui s’insinue progressivement, attaque subrepticement, jusqu’au point où, alors que vous commencez à réaliser, il est trop tard. Trop tard pour faire machine arrière. Trop tard pour accepter. Trop tard pour réparer.

La chasse, c’est l’histoire de cet homme, incarné par Mads Mikkelsen (le méchant de Casino Royale, le viking muet du Guerrier silencieux), blessé mais vivant et humain. Il travaille dans un jardin d’enfants, une sorte de centre aéré. Il vit pour ces enfants, et pour le sien, qu’il essaye de voir malgré les difficultés que fait son ex épouse.

C’est un village, où tout le monde se connaît. Les hommes chassent et boivent. Ils sont amis. Jusqu’à ce que tout se dégrade.
On revit un drame national à petites lampées. On subit la déchéance d’un homme, outrageusement authentique, poignant, digne et profond. On est chahuté par les quolibets, la voix, le ronflement qui monte, qui monte, qui submerge tout et tout le monde, jusqu’à la moindre parcelle de raison, ne laissant la place qu’à la foule, cette masse informe qui écrase et qui salit, qui ne comprend rien et qui saccage tant qu’elle peut. Cette foule qui ennuie, qui tressaille inconsciemment, s’acharne et, toujours, se refuse à se remettre en question. La chasse constitue une extraordinaire analyse sociologique de la foule, cette foule que les sociologues et psychologues ont maintes fois tenté d’expliquer.

Tous les ingrédients du dérapage sont réunis dans cette expérience sobre, propre, filmée au millimètre, gavée de photo magnifique. L’enfance, l’innocence, les croyances, les préjugés.

Thomas Vinterberg surfe magistralement sur cette vengeance qui ne s’arrêtera jamais, sur la haine, sur l’oubli, sur la bêtise et, enfin, sur cette foule, compacte et puissante que rien n’arrête, pas même les erreurs qu’elle commet, parce que les croyances sont plus fortes que les faits, parce que la foule préfère croire au drame qui justifie ses errements, parce qu’elle cherche une réponse et se satisfait de la pire car elle l’immunise et la protège contre le doute, contre l’inconnu, contre elle-même…

Un grand film.

J’ai faim

Depuis toute petite, je n’ai de passion que la nourriture. Je mange sans discontinuer, dès que je le peux. Toute la journée, le soir. Même la nuit, je me réveille avec l’estomac qui fait des siennes. Ce n’est pas une contrainte pour moi, ni un calvaire. J’adore ça. Un paquet de petits beurre. Mes parents s’inquiétaient, ils m’emmenaient voir des nutritionnistes qui me prescrivaient des régimes. Les gâteaux étaient enfermés dans des placards en hauteur d’abord, puis sous clé lorsque j’ai grandi. Mais rien n’y faisait. Du riz sauce au poivre. S’ils ne me nourrissaient pas suffisamment, je mangeais les tapis. Du salon, de la salle de bain. Ou la moquette qui recouvrait la lunette des toilettes ou celle au sol, là où les dernières gouttes de papa tombaient.

Si je ne mangeais pas, je pleurais. Et je dépérissais. Contre fortune, bon cœur bien forcé, mes parents me laissaient me gaver, tout en veillant à ce que je ne me gâte pas. Pas trop sucré, pas trop salé. Ils m’ont inscrite à la danse, au judo, au foot. Tout était bon pour que je me dépense un maximum. Salade gésiers. Ils s’inquiétaient, à raison, pour ma santé. Mais le problème n’est pas venu d’où ils l’attendaient.

J’emportais des sacs de goûter qui ne rentraient pas dans mes cartables d’école.
Evidemment, je grossissais quand même. Bien que je n’ai jamais eu aucune ambition, j’ai concouru malgré moi et ai failli devenir la femme la plus grosse du monde. Haagen-Dazs brownie choco, 500ml. A même pas vingt-cinq ans. Pas de diabète, pas d’hypertension. Rien de tout ça.

Dès que mes parents sont morts, j’ai arrêté le sport. Je n’ai pas spécialement enflé à partir de là. Mais ma mobilité s’est réduite. J’avais du mal à me retenir et tous ces kinders, ces ferrero, ces snacks et ces hamburgers (j’adore aussi les hamburgers et la sauce pomme frites du Mc Do et la sauce chinoise et les dips de Quick et le nuoc-mam des fast food chinetoques), je les engloutissais à la chaîne. Ma ceinture abdominale s’est ramollie et mon vente a gonflé. J’ai d’abord pensé que j’étais enceinte (vous riez, mais vous seriez surpris du nombre de types qui aiment les grosses, qui aiment se blottir sous la masse de toute ma chair, à s’en étouffer), mais pas de petite graine en moi. Juste mes tubes digestifs qui se dilataient à l’infini.

Je suis clouée dans un mon fauteuil pour gros et je vois mon nombril pointer vers le ciel, comme un téton divinement excité. J’enfile une barre de petit déjeuner fourré. Mon ventre grossit à vue d’œil. J’ai un peu peur, mais qu’y puis-je ?

La peau se tend. Ça me tire. Je ne vois plus Claire Chazal, engloutie sous la graisse qui s’étale et se répand. Je ne l’entends plus non plus, le son des hauts parleurs est étouffé. Je m’étends dans l’appartement, recouvre chaque meuble, comme de la lave. Sauf que c’est mon corps. Tetsuo. Je pense à du hachis parmentier.

Je coule sans pouvoir m’arrêter. Je glisse sous les portes, emplis les espaces, bouche les aérations. Mon corps n’est plus qu’une immense flaque grandissante de gras informe. Je dégouline. Je me sens conne. Mais j’ai encore faim.

Limbo (2010)

limbo logo affiche noir et blanc

Incroyable tout le battage médiatique dont ce mini jeu a bénéficié.
Sous couvert d’une ambiance particulière, ce jeu « indé » a fait les choux gras de toute la presse spécialisée à sa sortie. Limbo surfait de manière arrogante sur l’admiration qui animait les journalistes dès qu’une petite production voyait le jour hors des sentiers des gros éditeurs.

Sauf que Limbo n’a rien d’un Braid.
L’univers et le personnage sont certes mignons tout plein, le premier dans ses tons de noir et de gris hyper sobres et design, et le héros avec ses grands yeux et sa tête d’enfant, il n’en demeure pas moins que Limbo n’est rien d’autre qu’un bête jeu de plateforme en noir et blanc avec des énigmes à chaque tableau.

Le premier problème, c’est la maniabilité, pénible au possible, aggravée qui plus est par le phénomène poupée de chiffon (ragdoll) hyper légère qui achève de rendre la progression vraiment lourdingue.

Et puis, on s’ennuie ferme dans cette succession de tableaux dont les mécanismes sont plus frustrants qu’intelligents. Pas du tout jouissifs, tout juste rattrapés par le sentiment de satisfaction éprouvé à chaque niveau passé, après avoir pesté contre ce bonhomme trop léger, et légèrement handicapé physique…

Pour couronner le tout, Limbo s’affranchit aussi d’une histoire. N’attendez donc pas de révélation ou de mise en scène. 24 chapitres et c’est marre, si on omet l’astuce honteuse des œufs à trouver tout au long des niveaux pour rajouter à la durée de vie très courte (mais suffisante) du soft.

Over hypé à mort.

Spartacus (2010)

Il faut tout revoir, tout refaire, tout réécrire. Tu n’es pas préparé à ça. C’est au dessus de ce à quoi on peut normalement s’attendre. Tous les beaux discours préparés, les idées déjà couchées sur papier, il faut les repenser. Plus fort. Plus loin.

Spartacus réinvente la légende que tout le monde connaît. La guerre des damnés, qui vient conclure un cycle démarré de manière un peu bancale mais déjà attachante, c’est LA légende, le monument qui redéfinit l’epicness et l’awesomeness à lui tout seul. Peu importe les tares que la série se traîne comme un boulet depuis ses débuts, le cheap grandiloquent de sa violence et de sa réalisation, l’inutilité de certains moments, les incohérences et les libertés que le scénario prend avec l’Histoire. Dans Spartacus, tout est grand, merveilleux, émouvant.
Avilissant l’esprit, mutilant l’intellect, il subjugue. Après les refoulements émotionnels, il enivre les sentiments, exacerbe les passions.

Spartacus est une régression psychanalytique. Un retour inavoué à l’ère de l’expression du fantasme. Et c’est ce fantasme qui peuple les rêves, les batailles et les nuits de Spartacus.

La montée en puissance des épisodes se perpétue depuis la saison un, alors il n’est pas nécessaire de s’arrêter à la faiblesse de l’avant dernier épisode de la série. Non, quand bien même il ne serait ni cohérent, ni intéressant, il sert majestueusement la mise en scène de cette fin de règne aux couleurs définitives. Quatre saisons en crescendo parfait.

Lucy-Lawless-Spartacus

C’est comme la première fois que Sangoku meurt (et qu’on ne sait pas encore qu’il va ressusciter), parce que oui, Spartacus est un des fils spirituels de toute cette génération de mangas épiques et héroïques, dont l’ambition n’était que de développer chez ses spectateurs des valeurs estimables comme l’honneur, la fraternité, l’honnêteté. Tu as sûrement grandi avec Sangoku, Shyriu. Si ce n’est pas le cas, tu as en quelque sorte raté une bonne partie de votre vie. Spartacus n’est rien d’autre ; cette pluie d’honneur, de bravoure, de fraternité et de trahison, où les pantins se hissent au statut d’icônes, d’idoles alors qu’autour d’eux s’écroule la vie. Mais basiques justement, tu ne respires plus que la vibration de l’action, celle qui ravage tout sur son passage.

Gannicus, Crixus, Agron, Lugo et tous les autres offrent un fucking plaidoyer en faveur de la liberté (non sérieux ?!), mais aussi et surtout de l’égalité. Ils n’arborent que cette fierté bien placée, réfléchissent, pensent, pardonnent, pansent et se repentent, comme des Hommes, ces êtres sexués de genre indéfini dont la définition emporte rêves et gloire par la hauteur qu’elle impose, admiration et humilité, tant de qualités dont la série est remplie ras la gueule jusqu’à t’étouffer de bonheur avec. Spartacus, comme Albator, te propose de devenir un être meilleur, et il fait même en sorte, posant sur la table des coronès grosses comme la télé n’en a pas vu depuis longtemps, de t’expliquer par un menu déroulant sans subtilités que l’homosexualité et le sexe, ce n’est pas un tabou.
Ce n’est pas juste pour te vendre des seins magnifiques (même s’il y en a vraiment beaucoup et que certains sont vraiment beaux) portés par de non moins sublimes créatures, ou des hommes musclés et viril(istes). Tous les points de vue obscurantistes finissent par être balayés par les valeurs simples que les humains oublient si facilement de porter haut et de défendre. Spartacus, vibrant hommage shônen à la dignité de l’homme, transcende les clivages des époques, sans discrimination, et pourtant subissant tellement fort la pression du groupe. Spartacus demeure le dernier héros magnifique, fier et droit, bon, pas raciste, ni homophobe, puisque dans son monde, il bannit ces tares au point de ne les plus voir même exister.

Spartacus a cultivé un sens inné du suspense, et du syndrome de la cocotte minute. Relâchant la pression par à-coups pour éviter que tout explose. Jusqu’à la fin.

Muddy Hill-Rebels battle RomansCette dernière saison, plus violente et sale et terrifiante que les autres, saccage tes défenses à coups de sabre ébréché, taillant à travers tes idéaux, tes personnages fétiches. Tout y passe, dans un macabre crescendo duquel il est impossible de se détacher. Les précédentes t’avaient excité, énervé, et à la fin, tu es dévasté.

Bien sur, et on s’en branle, Spartacus s’arrange avec la vérité, mais alors que la fin surgit, elle est, contre toute attente, complètement surprenante. Et la haine vouée à ces esclavagistes de Romains n’est rien et s’efface devant la tristesse absolue qui étreint quand les héros tombent au combat.

Le final est à l’image du reste de la série, ultime, formidable, magique.
Spartacus est un être comme il en faudrait bien plus pour assurer à l’humanité une survie digne et méritée. Il fait de sa série un hymne à cette image, simple et parfois désuète, facile, accessible mais terriblement difficile à maintenir.

Et on passe facile sur la 3D car les costumes et le maquillage arrachent tout. Les gueules désemparées mais enragées par la soif de vaincre et de rétablir une Justice qui n’existe pas en ce monde explosent à l’écran dans une classe absolue balayant sur son passage les meilleurs personnages de jeux vidéo (Dante & consorts) ayant pourtant fondé leur réputation sur leur caractère de poseur et de style dans l’assassinat. Les épées tranchent les gorges aussi facilement que tes dernières réticences.

Dan-Feuerriegel-is-Agron-Dustin-Clare-is-Gannicus-Liam-McIntyre-is-Spartacus-Manu-Bennett-is-CrixusAntithèse des séries classiques et réalistes, Spartacus soulève et transperce ton petit coeur de mauviette poisseuse vautrée au fond de son canapé. Elle t’arrache à ta torpeur et te cloue sur cette putain de croix. Cette croix effrayante. Tu fulmines et vibres et pleures comme une fillette (ou une tafiole, c’est pas sale), tu ris et jubiles et ne peux plus détacher ton regard de ces images et de ces musiques dont les choeurs chaque fois plus loin te font voyager. Même le générique de fin, mêmes les dernières images avant le noir ne parviennent à tuer ce qui vient de se passer.

La claque magistrale qu’inflige cette série, partie de rien mais qui a su conquérir, épisode après épisode, un public bien heureusement soumis, tressaillant à chaque instant, se sentant respecté comme rarement, c’est le miracle de la révolution des esclaves. Le souffle de la vie qui devrait nous animer. Basique, vraiment, mais pas simpliste ou stupide, Spartacus incarne un modèle. Le modèle de la qualité qu’il faut suivre et protéger.

The sex list (2014)

sex list to do list affiche

Amis amateurs de films drôles et moins légers qu’ils paraissent, nostalgiques de la période révolue des joies inextinguibles de l’American pie, hauts les cœurs ! la relève a sonné.

Cette relève, elle se nomme The to do list. Honteusement rebaptisé The sex list en français pour attirer le spectateur boutonneux en pleine floraison hormonale, le film s’adresse avant tout aux gens nés dans les années 80 ou un peu avant ayant grandi dans la glorieuse périodes des nineties.

Le générique et les premières minutes du film lancent d’ailleurs un appel des moins subtiles à cette tranche d’âge en faisant un panégyrique de l’époque de la VHS et des tenues flashy ridicules.

Un American pie féministe

Aubrey Plaza incarne Brandy Klark, une génie un peu chiante et complètement asexuée. Avant l’entrée à l’université, sa grande sœur la convainc de découvrir les joies de la sexualité, histoire de n’avoir aucune faille et tout savoir sur tout. Elle élabore alors une liste de toutes les choses qu’il faut avoir faites et entend bien valider chaque ligne.

to do list la completeCe pitch simplissime nous fait rencontrer une galerie de personnages excellents (casting parfait qui va de Donald Glover à Bill Hader en passant par Christopher Mintz-Plasse, Rachel Bilson (sublime) ou Connie Britton, acteurs révélés pour certains dans le cadre des productions Apatow et consorts (Community), qui sont des valeurs sûres.

donald glover dancing to do listLa différence avec « avant », c’est que le personnage central est une une nana  qui souhaite passer l’épreuve du feu. Ce petit changement permet toute une nouvelle série de gags franchement funs (si on est sensible à cet humour de merde, ce qui est mon cas, je vous emmerde) mais apporte aussi une vision beaucoup plus égalitaire de la chose sexuelle : les femmes ont envie, pratiquent, découvrent dans la joie et la bonne humeur. Elle ne sont pas considérées comme des objets ou des faire-valoir…

Ein big problem

… Enfin, jusqu’à la fin. Si la structure très classique du film (la comédie romantique de base) n’est pas particulièrement engageante, elle se dévoile néanmoins de manière amusante et jamais ennuyeuse. Le seul problème, c’est cette fin aussi prévisible que millimétrée. L’actrice sort de son rôle, s’impose en narratrice moralisatrice et donneuse de leçons de vie aussi inutiles que gênantes dans un long métrage qui a su rester, jusqu’à ce moment, jubilatoire grâce à son fond nature et décomplexé.

amberMais ne boudons pas notre plaisir plus longtemps. Bien qu’on puisse regretter un tel amoncellement de clins d’œil à notre fibre nostalgique (on pourrait réutiliser le film comme un document historique à destination de la nouvelle génération qui n’a pas connu ces années là), l’ensemble tient la route, nous fait rire, apporte un peu de fraîcheur à un genre qui en avait bien besoin et nous fait passer un moment au paradis des couleurs criardes et des stéréotypes cosmogoniques.

orgasm-brandy klark

« On/Off », un philosophe dans les coulisses du Grand Journal (2013)

On Off un philosophe dans les coulisses du Grand Journal 2013 Ollivier Pourriol

Ollivier (avec 2 l) Pourriol, ex chroniqueur à Canal… Comment ? Vous ne voyez pas ? Lui non plus, et à priori, c’est normal. « C’est le format ».
Donc Ollivier Pourriol raconte dans On Off un an de chronique au Grand journal, la grand messe de Denisot, Massenet, Apathie (le plus grand journaliste du monde), et de leur farandole d’invités.
Ollivier Pourriol explique, dans une succession mi anonyme, mi éventée de dialogues, comment s’est déroulée cette année pour lui, depuis son accession au sceptre de chroniqueur et du salaire de ministre qui va avec, jusqu’à son éviction.

C’est une visite dans l’enfer du décor des plateaux télé de divertissement, où le prémâché prépare au prédigéré, où l’intelligence et la réflexion se font défoncer à coups de cutter par l’instantané et le suranné que vous propose l’auteur, engagé parce que philosophe, viré parce que s’intéressant au fond des choses.

On Off enchaîne avec une grande subtilité et un style percutant les jeux de mots tout en restant poli, respectueux de la vie privée de ses interlocuteurs dont il dépeint avec simplicité la bouleversante stupidité, et le désespoir et le vide qui habitent la profession. On Off est insolent mais pas voyeur, une de ses nombreuses qualités.

Jaurès disait que le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. Et c’est ce que fait Pourriol tout au long du bouquin, comme une pénitence pour avoir trop fermé sa gueule, trop accepté, trop subi.

On Off est une analyse poignante et drôle, qui démarre en comédie et sombre, subrepticement, dans le tragique. Il démarre sur les chapeaux de roue et parvient à conserver un rythme constant jusqu’à la fin, comme sur une route que vous ne voudriez pas quitter.

Dans On Off, vous assistez à la description de l’horrible monde parisiano centré où la province n’héberge que des ploucs et des Parisiens en vacances pour un repos bien mérité, un monde pédant, hautain, dédaigneux, égoïste, imbu de sa personne et stupide.

Mais l’histoire raconte aussi des personnages. Vivants. Dressant de Sarkozy le portrait le plus humain et chaleureux qu’on puisse lire, rappelant à Hollande quelques unes de ses promesses de campagne oubliées, discréditant définitivement la blague Apathie qui, dans le texte, se révèle pire encore qu’à l’oral.

Malin, Pourriol casse les murs du livre, déconstruit la structure de sa narration, alterne les dialogues réels et romancés, les situations privées et publiques, titille la curiosité malsaine et rassasie l’intellect. Il fait du lecteur un confident, contre le système qu’il dénonce.

A la fin, il rejoint Laurent Solly. La vérité ne compte pas. Ici, seuls les signes sont bons pour gaver de ce foin divertissant les cerveaux assoupis d’un public qui souffre. Une foule plus qu’un public dirait d’ailleurs Robert Ezra Park.

Ollivier Pourriol auteur de On offOllivier Pourriol auteur de On off