L’accumulation des hontes

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Pas un jour ne passe sans qu’on tombe, sans les chercher, sur des dizaines de raisons de s’indigner. Si ce mot était quasi inconnu jusqu’à Stéphane Hessel, la sensation était déjà présente. Mais avec l’accélération exponentielle du temps médiatique, les raisons de se facepalmer à s’en péter les arcades sourcilières se démultiplient au point qu’il n’est plus possible de faire le point ou de s’investir dans le facepalm, sous peine de finir comme le grand perdant d’un combat de boxe mal calibré.

Chaque jour, des puissants, des députés, des ministres, des maires, des patrons d’entreprises prennent des décisions, tiennent des propos scandaleux. Ils œuvrent au monticule de la honte. Sans gêne, ils jouent avec l’inconsistance médiatique qui zappe et inflige au citoyen une farandole d’informations de plus en plus gerbantes. Sans recul, la farandole n’est qu’une accumulation de hontes, d’immondices, d’humiliations putrides dans lesquelles nous devons survivre sans étouffer, sans vomir.

C’est dans ce monde dont le sol n’est plus palpable qu’on patauge. C’est sur cette terre aux relents dégueulasses que nos médias nous disent quoi penser. Puis quoi penser. Puis quoi penser. C’est sur ce grand huit pseudo informationnel et sensationnel que nous devons nous positionner. Nous n’avons plus que de la bile dans le ventre. Nous avons mal et nous avons faim d’autre chose. Mais cette faim n’est jamais satisfaite.

Si certains se nourrissent de ce qu’ils trouvent, que faire face au maquillage organisé et méthodique de notre réalité ?

Après les parlementaires qui rejettent des lois qui pourraient les faire passer pour honnêtes, Macron, dont tout le monde se carre mais que ces abrutis de journalistes ont monté en épingle jusqu’à ce qu’aujourd’hui, un paquet de gens (à commencer par lui) l’imaginent présider au destins de 65 millions de personnes, l’AVC de la factrice, Cahuzac qui rajoute du bazar à la complexité dans son affaire histoire de faire perdre le fil à tout le monde et ainsi gagner la bataille de la com’ de crise, les sorties toutes plus inadmissibles de l’establishment raciste et xénophobe qui pullule sur le net et dans les médias, les défections dans les cabinets ministériels, les commentaires de pseudo experts sur des chaînes grand public imprimant leur stupidité comme une vérité unique dans l’esprit d’un public toujours plus grand et perdu, il y a les tentatives de censure de l’interview de Jean-Claude Juncker par une blogueuse/journaliste pugnace, il y a la chaîne de télé qui floute un t-shirt qui réclame justice pour la mort d’Adama Traoré (vous savez, l’homme mort pendant un trajet vers le commissariat, victime successivement de toutes les maladies et faiblesses physiques du monde avant que l’enquête révèle qu’il a été étouffé par des flics), il y a toujours un truc pour en chasser un autre.

Si la violence, c’est mal, et là aussi, les conseilleurs ne sont pas les payeurs, que faire pour contrer celle qui nous est infligée ?

Si la violence n’est jamais légitime, elle ne l’est donc pas de « leur » part. Et une réponse violente à des agressions systématiques et permanentes n’est pas moins légitime que celle à laquelle elle répond.

Alors si un jour, un grand entrepreneur en costume deux pièces avec boutons de manchette en or et en platine, un cheveu sur la langue, des biffetons qui dépassent de sa poche, un grand homme d’État plein d’autorité et de gardes du corps et d’hélicoptères et de micros pour que tout le monde entende sa voix, ou un éditocrate aux cheveux mal peignés, aux sourcils broussailleux et au menton fuyant se retrouvaient au milieu d’une foule, roués de coups, déshabillés, pendus et brûlés, il est probable que la parole officielle, celle qui nous humilie, continuera de le faire, plus fort et plus loin. Mais peut-être que les trémolos qu’elle aura dans la voix seront sincères, provoqués cette fois par une frayeur justifiée. Enfin.