En cavale

parapluie jaune passage de l'ancre paris

C’est là qu’ils avaient pris l’habitude de se donner rendez-vous depuis leur première rencontre, à Paris, dans ce petit passage aussi discret que joli.

En sortant de son hôtel, surpris par une pluie diluvienne, il s’était réfugié sous ce grand parapluie jaune. Le passage était rempli de plantes grimpantes et d’arbustes en pot. Il ne fallut pas longtemps avant qu’il soit rejoint. Elle venait aussi s’abriter, se couvrant la tête à l’aide d’une grande sacoche. Il lui sourit derrière sa barbe, sa casquette et son air hirsute et elle vint se coller à lui afin d’éviter les gouttes qui tombaient depuis le bout des baleines. Malgré le tumulte de la vie parisienne et la pluie battante, elle lui rendit son sourire.

L’eau ne cessant de tomber, ils se mirent à discuter. Son rêve, c’était de faire partie du monde. « Les gouvernements, ça me passionne. Ces hommes et ces femmes qui ont parfois tant à se reprocher et qui luttent de manière acharnée pour s’en sortir par le haut. »
Lui était à Paris « en transit », comme il disait lorsqu’on lui posait la question. Son but était surtout de se faire petit en attendant de rejoindre Arras, la Belgique puis, il l’espérait, le Danemark ou la Norvège. Disparaître.

Ils se regardaient bien droit dans les yeux. Il la trouvait magnifique et ne parvenait déjà plus à se raisonner. Elle était brillante, drôle. Ils décidèrent de se revoir au moment où, un peu hagards, ils réalisèrent que l’eau avait cessé de tomber depuis un moment. Le gérant de la boutique sortait pour les chasser de sa devanture.

Au lieu de fuir aussitôt que possible l’hôtel Bellevue et rejoindre son complice, il décida de prolonger son séjour, louant sa chambre pour une semaine complète.

Au second rendez-vous, ils marchèrent côte à côte, depuis cette boutique de réparation de parapluie, jusqu’à un petit restaurant indien où ils déjeunèrent sans se quitter des yeux et sans pouvoir se rappeler ce qu’ils avaient mangé.

Ils se revirent le soir même. Toujours sous le parapluie jaune, dans le passage de l’Ancre, il lui offrit des fleurs, l’air déjà triste. Il lui avoua qu’il ne pourrait pas rester et que ce qui le rendait triste, c’était de devoir la quitter.
Elle le rassura : « Tu es beaucoup trop vieux pour moi, je ne vais pas pouvoir m’attacher à toi autant que je le voudrais. »
Surpris, il ne répondit pas. À sa surprise, son soulagement n’était pas aussi fort que la douleur qu’il ressentait.
Elle lui asséna un coup de coude dans les côtes et s’esclaffa. Devant son air ahuri, elle se jeta à son cou et l’embrassa.
Ils finirent la soirée et la nuit à son hôtel.

Elle allait moins souvent en cours pour passer plus de temps avec lui. Elle lui racontait ce qu’elle apprenait. Les théories de la communication politique, son admiration pour les hommes corrompus qui ne tombaient jamais, les coulisses du pouvoir. Elle les qualifiait de malfrats de grande envergure qui suivent les règles. « C’est important, ça. Ils font tout dans les règles. Ils sont forts. Il faut toujours suivre les règles. »
À chaque fois, il se ratatinait un peu plus et quand elle s’en apercevait, elle venait l’embrasser, l’air de rien.

Ils faisaient souvent l’amour. D’ailleurs, c’était la première fois qu’il employait ces mots, faire l’amour. Avant elle, il disait baiser.

Quand elle lui demandait ce qu’il faisait dans la vie, il lui répondait : « je suis mon propre patron. » Rien de plus. Toute sa vie, on lui avait appris à ne pas trop en dire. À l’inverse des hommes qu’elle admirait.
C’était un demi mensonge mais qui n’a jamais embelli la réalité pour préserver une idylle naissante ?

Au bout de quelques jours, il changea d’hôtel. Puis à nouveau un peu plus tard. Il reproduisit le schéma pendant quelques semaines et ensemble, ils prirent plaisir à faire l’amour dans des draps propres et neufs, dans une chambre nouvelle, un lit inédit, qui lavaient les idées noires.

Leurs rares disputes étaient provoquées par l’aversion qu’il manifestait pour la politique. Il ne voyait ces gens que comme des voleurs. Il ne se sentait pas si différent d’eux mais les enviait pour une chose : l’adoration aveugle qu’elle leur portait.

Elle voulait devenir comme ces gens puissants. Elle l’exhortait à voir la beauté de l’ambition pure, l’attrait et le confort du pouvoir. Le frisson des jeux dangereux auxquels ils se livraient.

C’est alors que son besoin de disparaître ressurgit. Il avait trop attendu, été imprudent. Fou. Il voulait lui faire comprendre qu’il était temps que cette histoire cesse. Mais c’était difficile.
« Je t’aime » fut tout ce qu’il put lui dire pour la faire cesser.

Leur dernière nuit ensemble fut tendre et sauvage à la fois.
Il lui parla un peu de lui. De son réseau. De ses accomplissements pour obtenir et conserver le pouvoir. Il lui parla de sa fuite devenue nécessaire après que les choses eurent mal tourné pour lui et son équipe. Il lui parla de l’argent qu’il avait pris et de ceux à qui il appartenait. Il lui confia à quel point il craignait qu’elle devienne comme ceux qu’il avait servis.
Alors qu’ils étaient au lit, il la laissa lui mordiller le cou jusqu’au sang. Elle laissait sa marque, une marque qu’il garderait avec lui pour toujours. Il souriait, confiant.

Le lendemain, lorsqu’elle partit, ils se dirent au revoir de la façon la plus naturelle du monde, comme s’ils étaient persuadés de se revoir le soir même, comme convenu, sous le parapluie jaune du passage de l’Ancre.

Il s’y rendit une dernière fois pour prendre une photo, un souvenir avant de s’en aller.
Deux policiers l’attendaient au sortir du passage.

Il ne la revit ni n’obtint jamais de nouvelles d’elle.

Depuis sa sortie de prison, il continue de se rendre au passage de l’Ancre. Il n’est pas allé en Norvège. Chaque jour, il prend une photo de la petite boutique. Elle n’a pas changé en dix ans. Chaque jour, il attend un moment et il espère que le temps se suspende à nouveau, comme cette première fois, sous le parapluie jaune.